De l’éclatement des bulles

Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister… Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide »“, c’est en ces termes que Zygmunt Bauman décrivait notre condition sociale avant de nous quitter en ce début d’année 2017.

Le sociologue définit la post-modernité comme une modernité arrivée au bout de sa trajectoire historique, marquée par l’impossibilité pour les individus de cristalliser leur expérience et de prendre des décisions en fonction d’institutions stables (“solidifiées“). Si notre mode d’existence correspond à la liquidité, il serait amusant de choisir une forme qui représenterait le mieux notre condition actuelle. Le liquide en soi ne laisse le choix qu’entre quelques états (avec un petit e) : nous pouvons être glaçons, gouttes, vapeurs ou… bulles. Bulles non pas car le liquide social serait fermenté (cela peut arriver assez souvent quand les idées stagnent) mais plutôt parce qu’il est précipité par les produits de beauté des idéologues ou les produits sanitaires de notre système économique dominant.

J’écoutais par hasard un petit texte étonnant de Xavier de La Porte sur l’importance du concept de bulle dans la politique contemporaine lors d’un épisode récent de son émission sur France Culture “La vie numérique” (écouter et lire l’émission). Il y raconte avec esprit comment il perçoit les changements actuels de l’engagement ou désengagement politique en pleine élections présidentielles françaises. En invoquant le travail d’Elie Pariser sur les bulles de filtres de Facebook, il constate que l’entre-soi généré par les algorithmes de relation et de publication d’informations ne résiste pas aux débats actuels sur l’abstention. De là, il conclut rapidement que les échanges semblent s’inscrire dans une nouvelle logique politique.

“Je le constate avec étonnement : jamais mon fil n’a été aussi intéressant. Ensuite, j’ai l’impression d’assister à la manifestation que, pour toute un partie de la population, la décision du vote est devenue une question formidablement individuelle. Comme s’il y avait une sorte de corrélation étrange entre la désintermédiation produite par le numérique (et qui renvoie l’individu à lui-même), le refus de Jean-Luc Mélenchon de donner toute indication sur le vote, et la proposition politique d’Emmanuel Macron – dont on ne sait pas bien où il est – et qui invite à des prises de position au cas par cas et dont on peut supposer que s’il est élu, elles susciteront des adhésions et des résistances ad hoc, qui se composeront et décomposeront au gré des sujets abordés.

Bref, ma bulle a éclaté, et j’ai le sentiment que ce n’est pas une anecdote, mais que ça pourrait devenir un état permanent, dont les réseaux sociaux pourraient se faire à la fois le reflet et l’agent. Je pense donc qu’il y a un lien profond entre ce qui se passe sur ma page Facebook et un état politique plus général. Et comme je ne suis sans doute pas le seul à le constater je me pose une question : est-ce que c’est bien que les bulles éclatent ?”

Alors que les deux derniers candidats des élections présidentielles prennent des bains – moussants – de foule, cette question était trop fascinante pour ne pas tenter d’y répondre.

Que les bulles éclatent, il faut s’y attendre. Que les bulles fassent éclater une société, c’est une autre histoire. En effet de quelles bulles parle-t-on ?

Le corps, la première interface qu’il nous est donné de maîtriser, est-il une bulle en puissance ? Certaines pathologies et certaines pratiques spirituelles le confirment. Ces bulles imposées ou recherchées ne nous intéressent pas directement ici. Pensons plutôt aux comportements plus normés de recherche d’isolement et de tranquillité avec l’expression “rester dans sa bulle”. Entre la rêverie du flâneur et la solitude de l’homme des foules (cher à Baudelaire déjà), la bulle est ici un espace vital, à la fois état d’esprit et environnement proche. Elle suggère une paroi temporaire qui préfigure une autonomie de l’individu sans la sceller. On pourrait dire que la bulle, c’est l’expression du moment où la conscience de soi est distingué du cours de la vie. Cela nous mène droit à la question de l’individualisme. Comment bâtir son individualité quand la bulle “conscience de soi” explose par nécessité au contact de la réalité du monde et d’autrui ?

La bulle individuelle est donc plus solide. Nous sommes dans le registre de la coquille. Fragile, elle est le lieu où la pensée politique se développe laborieusement. Elle explose quand elle est soumise à de trop fortes pressions ou aux lois de son environnement – l’amour, le divorce, la loi du marché de l’immobilier, ou du marché tout court ! On retient que plus la bulle est solide plus les dégâts sont importants pour celui qui vit à l’intérieur quand elle cède.

La question du marché immobilier nous fait visiter une autre échelle de la bulle : la bulle financière et ses dérivés : bulle immobilière, bulle internet, etc. La métaphore insiste dans ce cas sur le grossissement d’un effet amené fatalement à disparaître. Ce qui nous fascine là, c’est l’effet de masse. L’illusoire autonomie des petites bulles individuelles se répercute avec la même efficacité dans les immenses bulles de nos mécanismes économiques et de nos organisations politiques.  Ce qui frappe ici est que la bulle n’explose pas selon les lois de son environnement, mais implose. Ces différentes formes de bulles n’impliquent pas une forme de communication complexe. Les petites bulles communiquent superficiellement entre elles, par contact, et ne perçoivent pas l’échelle de la spéculation de la grande bulle. La bulle financière se nourrit de l’ensemble des petites bulles qui la composent. Quand elle implose, toutes les petites bulles explosent. La bulle “médiatique”, que ne mentionne pas Xavier de La Porte mais qui a été un sujet repris dans les médias à l’occasion des primaires et de la campagne présidentielle, est différente, et certainement complémentaire: elle est fabriquée pour attirer les petites bulles individuelles à elle. Plus les petites bulles s’attacheront à la grande bulle, plus celle-ci sera crédible au regard de ce qui n’est pas dans une bulle. Quand la bulle médiatique explose, les petites bulles sont déroutées.

La bulle médiatique s’inscrit dans une logique d’audience, doublée d’une construction imaginaire et rhétorique disproportionnée. Et c’est désormais cette logique qui a été intégrée par la classe politique face à un électorat soumis aux changements permanents, aux flux et bulles de la modernité liquide. Le texte de Xavier de La Porte expose, me semble-t-il, une perplexité face à cette nouvelle logique :  ce que la société liquide charrie, ce sont les vestiges des comportements économiques et politiques régis par des processus d’adhésion et d’incorporation, et l’affleurement permanent des comportements d’audience, définis par la prévalence de l’opportunisme, de la connexion, de la compatibilité provisoire et de la mobilisation ponctuelle.

Il faudrait se demander aujourd’hui, si notre capacité à échanger des idées n’a pas été fortement influencée par notre condition, voire notre statut d’audience (de part d’audience, de bulle d’audience ?). Nous ne parlons plus comme représentants d’un territoire ou d’une idéologie, mais nous parlons souvent politique comme si nous étions des catégories abstraites (celles des mesures d’audience par exemple) qui caractérisent plus qu’elles identifient. Une audience n’a pas de position politique, elle est un nombre (téléspectateurs, likes, fans, votes) et doit répondre aux impératifs de sa catégorie, c’est peut-être pour cela que sa communication politique étonne : “[…] le fait même qu’on puisse discuter avec une large audience crée des tensions mais oblige à la réflexivité. Je le constate avec étonnement : jamais mon fil n’a été aussi intéressant“, confie Xavier de La Porte en constatant les débats de son audience sur le deuxième tour des élections présidentielles.

S’il convient de noter qu’à 3000 fans, la page Facebook d’un journaliste a des chances de ressembler à un échantillon de n’importe quelle audience de média traditionnel, soit une petite bulle de production médiatique avec tous les réflexes et attitudes qui vont avec, arrêtons-nous sur la surprise : les débats sont intéressants.  Ils ne sont pas convaincants, ils sont intéressants. L’engagement politique de l’audience généralisée, incarnée par la production médiatique de chaque individu, donne donc une nouvelle forme, insaisissable, à l’intérêt général. Il est probable que cette nouvelle forme soit “la tendance”, ou pour les plus plus moralistes, “le penchant”. Dans un monde liquide, c’est la pente qui résout le commun et les conflits, pas le débat. A noter qu’il ne s’agit pas ici de qualifier les sondages qui ne sont qu’un élément parmi d’autres au coeur des bulles médiatiques.

On peut le voir, les problématiques de la bulle contemporaine se répandent plus loin que prévu. Reprenons la question initiale : est-ce bien que la bulle éclate ?

Dans un monde où il est plutôt attendu que la vérité éclate, il est bienvenu que la bulle, quelle que soit sa forme, éclate. Son entre-soi n’arrange les affaires de personne. Dans un monde où les fake-news rivalisent avec les brèves de comptoir, c’est plus délicat. On peut souhaiter que des formes de bulles vertueuses, où l’accès à l’information ferait partie des apprentissages, apparaissent ici et là, nourries par des sources multiples et intemporelles. Le podcast (jingle promo et recommandation pour le service de podcast de France Culture et autres plateformes similaires publiques et privées) est un des outils le plus efficace pour achever la délinéarisation des médias. C’est un premier paradoxe à souligner de constater qu’un instrument de la libéralisation des contenus et de leur diffusion au plus grand nombre soit aussi celui la possibilité de leur isolement.

Il est aujourd’hui possible de percevoir l’idée de bulle comme un élément de représentation des classes sociales et de leur expression politique. C’est là je pense qu’il faut poursuivre l’étonnement de Xavier de La Porte : ce qui est étonnant aujourd’hui, ce ne sont pas les bulles, qui existent depuis toujours, ni celles qui éclatent entre deux tours d’une élection, mais le fait qu’il existe des régimes de discours politiques adaptés aux modes de vie inspirés par la représentation de la bulle (l’entre-soi, le moralisme, l’individualisme, le communautarisme, le nationalisme, la singularité etc.).

Les nouvelles classes sociales se départageant non plus uniquement par des clivages définis spatialement (un parti, un espace dans un hémicycle, une administration, un territoire) mais par des modes de relations faits de contacts, de cristallisations éphémères et une localisation. Ainsi, dans la société liquide, j’imagine que faire éclater sa bulle peut signifier à la fois le déclenchement d’un conflit comme le déclenchement d’une collaboration. Ce qui distingue socialement, c’est sa capacité à circuler, à suivre les tendances ou les faire, et finalement privilégier la mobilité à la position, voire l’éclatement à la bulle…

Pour présenter la nouvelle cartographie de ce nouveau monde fluide, Zygmunt Baumun disait : “La tendance à substituer la notion de « réseau » à celle de « structure » dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement ce nouvel air du temps. Contrairement aux «structures » de naguère, dont la raison d’être était d’attacher par des noeuds difficiles à dénouer, les réseaux servent autant à déconnecter qu’à connecter…

La question que je pose à mon tour est donc la suivante : le réseau peut-il être le lieu d’une réinvention de l’engagement politique ? Vous y penserez ce dimanche en votant comme moi pour une société ouverte améliorable… ou en coinçant la bulle.

Paris, 1er mai 2017

A écouter également: “Société Liquide” : retour sur la pensée de Zygmunt Bauman / La Grande Table

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