L’Univers

A l’origine, “L’Univers” n’est pas un texte mais une histoire racontée à mes enfants. En restranscrivant cette histoire, qui évoluait chaque soir, j’ai voulu fixer un récit et plus encore, les moments partagés avec mes enfants. J’aimerais désormais publier cette histoire, que je définis comme un “mandala à destination des marchands de sable en herbe” pour voir si elle peut procurer la même joie que j’ai ressentie en la racontant.

Nota bene: vous devez raconter votre propre chemin pour que cela fonctionne vraiment…

Julien Carrasco

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L’heure est venue. Chaque soir, l’heure vient où, après l’évanouissement du soleil derrière les plus hauts immeubles, derrière les courbes dentelées du relief ou les tâches mobiles des nuages, il faut à son tour allonger son corps et s’abandonner au bercement imperceptible de la Terre.
Les enfants inventent toutes les astuces possibles pour échapper à cet engourdissement nécessaire. Les adultes s’y refusent souvent et résistent à la caresse du sommeil. Des personnages nous accompagnent parfois: on dessine un Petit Prince, on invoque Morphée et son embrassade anesthésiante; on invite le nonchalant “marchand de sable” qui vient irriter les paupières sans réclamer son dû.

Ce moment où la parole perd son poids, où le corps flotte un peu avant de perdre provisoirement sa lutte contre la gravité, est un des moments les plus précieux de notre existence. Chaque jour il réaffirme la réponse mimétique de notre corps aux rythmes de l’espace, des corps et des êtres qui l’entourent.
Avant que le corps ne se laisse glisser dans la mangrove de la pesanteur, avant que les rêves ne subjuguent la conscience, les voix bienveillantes autour de nous prennent une autre dimension. Les histoires que l’on raconte, les mots échangés, les gestes réconfortants de ceux qui vous entourent, deviennent des intermédiaires entre le monde et la dérive de notre esprit. C’est un lien à la fois complexe et évident qu’ils transmettent: le lien qui assure, comme on assure une cordée en montagne, notre position exacte dans l’univers. Celui qui assure notre présence, irréductible, indivisible et sensible à la transmission de toutes les autres présences.
Comme on borde celui que l’on aime pour que son corps traverse la nuit confortablement, on lit ou on invente quelques phrases qui habilleront son esprit le temps d’un parcours immobile et sauvage.
Ce petit livre a pour objectif non de vous emmener sur la lune, mais de servir àla façon des mandalas tibétains, de cartes imaginaires pour traverser le cosmos, mieux s’y localiser et ressentir ainsi, comme une évidence, la présence précieuse de ceux qui aiment à partager cet espace infini avec vous.
L’histoire peut être racontée ici ou ailleurs. Nous vous détaillerons comment à la fin du voyage, en épilogue.
 
 

PETIT GUIDE DE L’UNIVERS (vu de Paris)


Quand on ouvre les yeux, on voit… L’UNIVERS!
L’Univers, c’est incommensurable. C’est simple, on ne peut pas dire ni où ça commence, ni où ça finit. Mais c’est très joli quand même, quand on y pense. Et puis ça se déroule très bien, comme un rouleau, dans l’obscurité d’une chambre ou à la belle étoile. Cela se déroule à l’infini…

Dans l’Univers, il y a un nombre astronomique de galaxies. Et je ne vous raconte même pas le nombre d’étoiles. Je pense que même un marchand de sable y perdrait ses petits grains de sable. Quand on ouvre les yeux, on n’y voit rien. Presque rien. De la poussière lumineuse.
Par où commencer? Où déposer son regard pour tracer le bon chemin.

Aucune carte n’embrasse toutes les galaxies. Comment cheminer de l’étoile du berger aux confins du cosmos sans tomber dans les chausse-trappes de la matière noire ni tomber la tête la première dans les vagues gravitationnelles ?

“Le chemin se fait en marchant”, nous dit-on au loin. il faut donc regarder où l’on pose le regard quand on chemine, histoire de ne pas s’égarer.

Pour se rassurer, on peut aussi dessiner  son chemin (ou des moutons, mais cela marche moins bien et c’est très mélancolique un mouton perdu) : on prend du sable dans la main et on le relâche progressivement comme si notre main était un sablier. Le temps passe et on fait des spirales avec le sable. La main qui trace le chemin va droit et en spirale. Cela fait de jolies formes. Ici, par exemple, oui ici, enfin… Ici autour de nous. Là où nous sommes.

Ici, au moment même où je vous parle, nous sommes dans la courbe éloignée du centre d’une galaxie qui s’appelle la “Voie Lactée”…
Au crépuscule, dans le ciel, elle se dissout dans la lumière des villes comme un nuage de crème dans le café. A l’aurore, c’est un filet de sucre dans un bol de chocolat chaud où tourne vite une cuillère en métal.

Parmi ses cristaux, brille une étoile qui s’appelle le Soleil.

Elle semble pétrie par un feu sauvage d’où jaillissent des langues affamées quand on se rapproche un peu trop près.

Mielleuse de loin, mais en fait plutôt caramélisée. A l’horizon, souvent ronde et jaune comme un pamplemousse pas assez mûr. 

Autour du soleil tournent inlassablement d’autres sphères qui n’en finissent pas de tomber:

(Un dessin)
Cartes, planètes
Mercure – grelon grise et brûlante.
Vénus – lumière enjôleuse.
La Terre – orange aux savoureuses moisissures… On y reviendra.
Mars – cible ocre d’un laser furieux.
Jupiter – citrouille démesurée.
Saturne – hoola houpe.
Uranus et Neptune – glaçons fêlés.
Pluton – flatulence cosmique.
Et quelques satellites superfétatoires dont la lune. La lune, promontoire en suspension, devant le chahut bleu de la Terre.
La Terre est donc plutôt bleue; un bleu salé, un bleu de mer un peu vert, un bleu gêné par le blanc des masses d’air  enroulées en spirales cotonneuses, et rongé par des masses de terre colorées comme des moisissures.
Sur cette mosaïque d’écorces, des animaux se propagent. Certains forment des sons et des images qu’ils échangent en bougeant. Ce sont eux qui ainsi donné des noms aux territoires qu’ils parcourent.
Ce qu’ils appellent continents, bien que présentant l’apparence d’épluchures éparpillées, a été ensuite soigneusement découpée selon des lignes droites ou courbes limitant des surfaces souvent immenses. De loin, on ne voit pas ce puzzle étrange. Il faut être plus prêt, il faut parfois juste se frotter aux frontières. Il faut parfois éprouver le regard des habitants pour sentir que chaque pays, c’est ainsi qu’ils disent, se déduit d’une multitudes de paysages qui existent ou qui n’existent que dans leur imagination.
 
 
La nuit, des milliers de villes par pays s’allument comme des lucioles prises dans des toiles d’araignées.
La nuit, quand on circule dans ces villes, les étoiles s’éteignent comme des lampions.
Chaque ville est tissée d’un réseau de rues où se trament le mouvement des animaux et des machines. Il y a des villes déchirées et des villes quadrillées. Des villes immenses qui palpitent comme un coeur à l’air libre. Il y a des villages, isolés à même la roche sur les hauteurs ou tout contre les rouleaux de la mer. Il y a les villes qui se morcelle et se répandent comme un verre d’eau cassé ou renversé sur la table. Il y a encore les concrétions fragiles de quelques hameaux frictionnés par le vent.
Dans chacune des ces rues: des blocs de matières aux géométries variables. Des immeubles. Des maisons. Des hôtels particuliers ou des résidences. Des ensembles ou les animaux que nous sommes s’abritent du froid qui tire la peau et de la chaleur qui la fait fondre.
Dans les grandes villes on compte par centaines les immeubles dans chaque rue. Ces immeubles sont souvent de grands vaisseaux immobiles percés d’ouverture sobres et creusés de réseaux de couloirs et d’espaces vides. Quelle que soit leur architecture, des formes intérieures aménagées hébergent provisoirement les corps qui ne s’agitent pas dans le vent.  Dans ces appartements, plusieurs pièces sont attribuées à des activités exclusives comme cuire des aliments, faire ses ablutions,  regarder des boîtes d’images ou des blocs de papier imprimés ou encore dormir. Là où l’animation est la plus faible, on trouve généralement un support pour le corps. Une épaisseur où la pente du temps, perceptible dans la chair même des muscles se fait plus douce. Un socle pour soulager la fatigue et ne plus répondre aux sollicitations.
 

La lumière lancine d’un feu de bois ou fuse d’une résistance soumise à l’éclair sage de l’électricité. C’est à partir de là que le repos des gravitations prend une autre tournure: un père lit un livre à haute voix, la mère chantonne, on raconte ou on explique. On se souvient, on remémore, on laisse les vies anciennes ou futures remonter à la surface. Les bouches se délient. C’est à partir de là que la parole apaise l’espace. Les corps font corps avec les draps et la tête s’enfoncent dans la chair de l’oreiller. Sans se toucher vraiment, les corps se relient entre eux et tissent une constellation plus puissante que les mailles magnétiques du noyau terrestre.

 

(Un dessin)

Dans une galaxie nommée la Voie Lactée, spiralée comme un café crème ou un chocolat chaud épais remuée par une belle cuillère en métal mat, près d’une bille immense et bouillante – le Soleil! Sur un caillou humide – la Terre! Dans une zone tempérée où coule un fleuve épais – La Seine! Au-dessus des blocs de pierre élégants d’une capitale – Paris! Un homme avait fait bâtir une tour de métal, et tout en haut, il avait une petite chambre pour travailler et héberger sa famille. Il faut imaginer Gustave Eiffel et ses enfants, le soir avant de s’endormir…

 

(Un dessin)
Dans la chambre, les corps dansent de tout leur poids. Parfois, une voix calme les dernières incartades lumineuses du regard. Les yeux s’éteignent et ferment le monde. Et quand le monde est fermé, il est enfin possible de voir…
Voir la palpitation du corps, l’écho et la vibration de ceux qui vous entourent.
Voir la familière disposition des objets dans la pièce, l’enchaînement des mouvements pour évoluer d’une pièce à l’autre.
Le cheminement qui vous emmène chaque jour au dehors.
L’empilement rigoureux de matière qui balise la rue.
Voir le réseau de rues qui irriguent le quartier, l’arrondissement, puis toute la ville.
Voir la ville comme un schéma de pyrotechnicien, voir la peau du relief dans les éclats de soudure des orages,
Voir les pays enroulés sur les mappemondes, voir le puzzle embarrassant des continents.
La beauté du bleu massif et mouvant qui les contraint à leurs craquelures, voir le chahut de l’air pris dans le flux de coulées ombrageuses.
Voir le scintillement de la Terre, la lumière trop forte autour de chaque planète, et la circulation d’objets immenses aux orbes débarrassées d’ombres.
Voir les étoiles,
Voir les galaxies,
Voir ici et partout ailleurs: L’UNIVERS!

Julien Carrasco

Juin 2016, Paris.

 

EPILOGUE: Vous pouvez vous-même raconter l’histoire de l’Univers selon votre géolocalisation, votre position dans l’espace. Partez du plus lointain pour venir à vous, exactement là où vous êtes en respectant chaque échelle importante à vos yeux, et puis repartez!

 

 

 

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