Le dénouement

Pièce de théâtre, mars 2017.

Personnages :
Elle (V)
Lui (Lamaneur)
Lui (A)
Lui (Gondolier)
Elle (Militaire)
Lui (Le réalisateur)
Lui (L’acteur)
Eux (Passagers, passants)

 

ACTE I
Le terme acqua alta (« Hautes eaux ») désigne, dans la lagune de Venise, un phénomène de pic de marée qui provoque la submersion d’une partie plus ou moins grande de la zone urbaine insulaire, entre l’automne et le début du printemps.

Lui (A) – Les actions remontent ?
Elle (V) – Je ne sais pas, je ne regardais pas… Probablement… Les investisseurs ont accueilli favorablement le rachat de la filiale maltaise…
Lui (A) – … Tu regardais quoi ?
Elle (V) – … Des images…
Lui (A) – Reste avec moi, tu t’échappes là… On est loin de tout, lâche un peu le téléphone.
Elle (V) – Oui oui, attends… Cinq minutes… Attends, regarde ça !

Quelle belle photo ! Quelle lumière !

Lui (A) – Tourne, je ne vois pas… Montre…
Elle (V) – Regarde : un enfant dans une ville tentaculaire du Sud, un autre dans une ville des plaines du Nord, les deux réunis ici sous le même ciel nocturne, leur coeur emplis des mêmes rêves… Ce souffle de vie qui leur a été donné par le même… Ne me pousse pas, je te montre…

Lui (A) – Je te pousse parce que l’eau monte !
Elle (V) – Ah ! Écoute, nous avons encore le temps, laisse-moi regarder encore.

Quel ciel ! Regarde… Regarde !

Le regard dans le vague, Lui (A) – Oui je vois… je vois… Je regarderai plus tard… L’eau monte, cela fait de jolies couleurs irisées sur les pavés… l’essence des bateaux-taxis qui se répand doucement… C’est un peu comme un arc-en-ciel liquide… ça fait ça avec le produit vaisselle aussi… l’arc-en-ciel du pauvre…
La tête penchée, éclairée, Elle (V) – Quoi !?… Qu’est-ce-que tu racontes ?
Lui (A) – Il fait un peu frais, on y va ?
Elle (V) – Attends…
Lui (A) – On a les pieds dans l’eau là.
Elle (V) – Regarde celle-là : toutes ces familles dans la même lumière, protégées, protégées pour toujours par des hommes et des femmes, ils portent bien leur uniforme, avec des armes qui scintillent, et puis tout autour cette nuance à contre-jour, ce halo… On dirait vraiment que Dieu les regarde, les recouvre de sa lumière généreuse…  C’est bien fait, hein ?
Lui (A) – Tu crois en Dieu maintenant ?
Elle (V) – Je crois aux belles photos.
En le regardant, puis en regardant au travers de lui. Lui regarde devant lui.

Elle (V) – Tu te rappelles, c’est toi qui m’avais emmenée à cette exposition… Je ne me souviens plus de son nom… Tu sais, ces paysages dramatiques… Ces portraits incroyables de travailleurs ou de paysans je ne sais plus… les visages labourés comme la terre, les mains rayées comme un métal ancien…. C’était… “grand”! C’est curieux mais je n’avais jamais envisagé “la grandeur”… Je pensais que c’était le faste, un luxe dévoyé, l’apanage des ambassadeurs, ou les effets de communication des monarchies… Là, je me suis dit, c’est magnifique toute cette puissance !
Lui (A) – Tu trouves ça beau, vraiment, des armes qui scintillent ? Des uniformes ? C’est curieux, je pensais que tu préférais les shorts, les maillots, les … Tes bottes, elles sont sous l’eau ! Merde, la flotte monte, on y va maintenant ! J’ai froid aux pieds, mes chaussettes sont trempées !

Sans regarder le téléphone, Elle (V) – C’est beau ici. Difficile de s’imaginer la boue, la vase, les moustiques et la maladie qui s’accrochaient à la peau de ceux qui ont mis tout ça debout… Des palais englués… Les uniformes ? Les armes ? Oui, c’est beau, pourquoi pas ? Il n’y a pas de raison d’avoir peur des uniformes. Nous sommes protégé par des hommes et des femmes remarquables, nous serons toujours protégés  par…

Lui (A) – … Je préfère les masques de carnaval aux casques des soldats… Et j’ai froid!
Elle (V) – C’est ton côté Eyes Wide Shut. J’ai mon côté Platoon.
Lui (A) – Yes, Sir ! On y va ?
En regardant le téléphone, Elle (V) – Attends, regarde !
Lui (A) – Tu regardes un extrait de Troy, avec Brad Pitt, tu est obligée de nous infliger ça ? J’ai les talons congelés. J’aimerais bien qu’on quitte la place et qu’on se mette au chaud dans notre chambre d’hôtel.
Elle (V) – Notre Palais.
Lui (A) – Notre Palais.
Elle se tourne et se rapproche de l’écran. Il avance vers les spectateurs (où qu’ils soient), il marche comme s’il marchait dans l’eau.
Lui (A) – On aurait dû lire les horaires des marées. Je ne sais même pas si nous pouvons traverser la grande place. Viens, tu feras ça au chaud ! Regarde, le vent est tombé, il commence même à neiger ! Ah non… je suis bête… En chuchotant : C’est un homme à la fenêtre là-haut regarde… Elle ne regarde pas… Il vide un sac de plumes, un édredon peut-être… les plumes tombent sur l’eau noire du canal, c’est joli ça, ça ferait une belle photo… Tu es en train de rater ça… Le gars a des plumes accrochés à sa barbe… Il m’a vu je crois…
Elle (V) – Je crois que mon père a assisté à une tempête de neige au large de Chypre.
Lui (A) – Pardon ?
Elle (V) – Je regardais une photo de lui, et je me souviens d’une histoire qu’il racontait après son retour de la première guerre du Levant. Il était sur un porte-avion et il a assisté à une tempête de neige. “Le ciel était endormi puis la neige s’était épandue sans trêve, recouvrant tout sur notre navire, les radars du haut tournaient lentement, blancs, les pistes de décollages ressemblaient à des prairies gelées, les avions à des animaux sauvages immobiles. Au bord de la piste, une falaise glissante s’ouvrait sur le fracas de la mer grise.”
Lui (A) – Il était poète ton père. Tu n’en parles jamais. C’est dommage visiblement.
Elle (V) – Il a tué une dizaine d’hommes, dont deux au corps-à-corps. Et d’autres sans savoir peut-être. Il ne parlait pas beaucoup. Il racontait souvent l’histoire de la neige, et celle du combat : “Et les armées sont là, récitait-il, à serrer sur les deux camps le noeud de la lutte brutale et du combat qui n’épargne personne, le noeud qu’on ne rompt ni dénouent mais qui brise les genoux à des combattants par centaines !”… J’aimais bien quand il racontait ça… Je me couchais en rêvant à des bateaux gigantesques dont l’étrave entamait l’eau comme on découpe un gâteau…
Elle sourit et fait le geste avec la main.
Il reste interdit.
Elle (V) – Mais non. Il était cadre chez un distributeur de produit surgelés. Il aimait bien le ski, je crois.
Lui (A) – Il est mort quand ?
Elle (V) – Il y a une vingtaine d’années. Une mission comme une autre. Il a marché sur une mine et nous avons reçu une fourragère.
Lui (A) – Ce n’est pas drôle.
Elle (V) – Il a eu un cancer je crois. Je ne le connaissais pas bien, il vivait loin et ne se confiait pas.
Il la prend dans ses bras. Elle bouge à peine et regarde son téléphone avec les deux mains.

Lui (A) – J’ai froid… L’eau nous arrive au genou… Je ne sais pas si l’hôtel va nous accepter dans  cet état là. On s’en va !
Elle (V) – Ma mère l’a attendu dix ans je crois. Elle écrivait une lettre je me souviens. Une lettre où elle lui expliquait “tout”. Je n’ai jamais su ce que “tout” voulait dire pour ma mère. Des amants ? Une dette ? Son amour ? Qu’est-ce que cela ouvrait être ce “tout” ? Cette lettre je crois qu’elle l’avait commencée avant sa mort. Elle l’a écrite et effacée pendant dix ans… Elle écrivait le soir et effaçait ou déchirait la lettre le matin. Ce n’était pas la meilleure façon de faire son deuil… Enfin, c’est ce que je croyais avant qu’elle ne se remarie ! Je ne sais pas si elle a terminé cette lettre.. D’ailleurs, à qui l’envoyer ?
Lui (A) – J’ai trop froid, je vais rentrer, où chercher une combinaison de plongée ! Tu me rejoins à l’hôtel… Ne tarde pas trop…
Elle lève la tête et acquiesce. Puis replonge le regard vers l’écran et parle à voix-haute.

Elle (V) – Je n’ai jamais envoyé de lettres d’amour. Quelques sextos et des emails maladroits… Il faudrait que je demande cette lettre à ma mère. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui raconter ? Qu’est-ce qu’on peut bien raconter à un spectre ? A un cadavre en charpie, enfoui à l’autre bout de la terre. A celui que l’on a aimé et qui vous a quitté ?
Elle plonge la main dans l’eau.
Elle (V) – J’étais là le jour de son second mariage… Elle était pâle comme une statue antique et la bague passée à son doigt glissait trop facilement comme sur un marbre. Elle était jolie. Elle tanguait comme si elle marchait sur une barque. Elle a appuyé sa main sur lui, et ils sont restés là pendant un moment. Je pensais que mon père devait être en train dans un grand frigo mobile avec des carcasses d’animaux. Les animaux le regardaient avec des yeux noirs immobiles et lui devait compter et les plier pour les mettre dans des boîtes, et cela prenait beaucoup de temps et d’énergie et il n’avait pas le temps de revenir voir ce qu’il se passait ici. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il va peut-être revenir et dans un grand éclat de rire il remplacerait les statues partout par des animaux congelés. J’étais naïve. Tellement naïve. Les animaux ne restent pas congelés, cela n’aurait jamais marché.

ACTE 2

Elle seule. Le visage dans l’écran ou ailleurs. L’eau monte.
Un gondolier s’approche, qui chante :

Gondola va, è il tuo mestiere solcare una scia
tra un amore e qualche fotografia
gondola vai, i gondolieri non cadono mai
sono uomini ma sembrano dei
gondola vai
quando finisce un amore
non serve Venezia né un’altra città.
Acqua a
Acqua alta in Piazza San Marco

Lui (Gondolier) – Faut pas traîner jolie dame, on ne récolte pas les perles par ici ! Y a des mauvais poissons qui traînent dans ces eaux-là… Allez je vous emmène, vous allez prendre mal à rester là. On annonce que ça monte fort ! Madame ?…
Elle serre ses vêtements.
Elle (V) – Oui, je sais. J’attends mon ami. Je passais juste. Je rentre à mon hôtel…
Lui (Gondolier) – Vous ne pourrez rentrer nulle part maintenant et vous avez de l’eau jusqu’aux cuisses, vous avez bu ?
Elle (V) – Non, non. Je veux rester là, il reviendra vite.
Lui (Gondolier) – C’est ce qu’ils disent tous. Nous connaissons toutes les perfidies de l’amour dans le coin. Les dames abandonnées sur le quai ne sont pas rares. Une fois l’excès de zèle amoureux passé, l’eau et l’amour coulent sous les ponts. Heureusement que nous patrouillons. Je connais un endroit pour se mettre au chaud. Vous pourrez vous mettre à l’aise. Je dirai à mes collègues de passer le mot à votre ami s’il revient ici. Accrochez-vous et montez dans la gondole, nous naviguerons dans la nuit…
Elle (V) – Je dois rester ici.
Lui (Gondolier) – Alors montez au moins ici, nous flotterons ensemble sur la place. Je vous raconterai la naissance de Venetia au bras de Jupiter, les désespoirs des doges, la fureur des combats maritimes, les scandales diplomatiques et les villes qui brillent dans l’écrin orageux de l’Adriatique. Vous vous reposerez.
Elle allume son téléphone à nouveau. L’électricité s’arrête brutalement.
Voyez, le courant ne passe plus. Il fait nuit noire, vous allez vous perdre et flotter comme une âme en peine. Laissez-moi vous guider. Je vous emmènerai à bon port…
Elle est dans le noir, la lumière bleue du téléphone éclaire son visage et son corps. L’eau arrive à sa taille, sous la poitrine et ses vêtements collent à sa peau. Progressivement, elle lèvera les mains qui tiennent le téléphone au-dessus du niveau de l’eau qui montera jusqu’à son cou.
Pourquoi restez-vous ici ? Votre ami ne viendra pas. Il ne peut plus venir. On ne peut circuler qu’en barque… ou en gondole. Vous attendez un coup de fil ?
Elle (V) – Vous parlez bien français pour un gondolier.
Lui (Gondolier) – Je suis un gondolier. Mon rôle de gondolier est de parler toutes les langues et de donner la réplique à ceux qui la cherchent. Je rassure, je réconforte et je berce. Nous sommes tous comme ça.
D’autres gondoliers arrivent autour.
Lui (Gondolier) – Votre ami, c’est votre amoureux ?
Elle (V) – Peu importe.
Lui (Gondolier) – Tout le monde vient ici pour décorer son amour, ou le laisser pourrir à marée basse.
L’eau monte, elle pose ses mains, qui sortent de l’eau et tiennent le téléphone au-dessus de la tête, sur une forcola. Les gondoliers posent leur rame en pyramide autour d’elle. Ses vêtements sont collés sur sa peau.
Elle (V) – L’amour passe. Les gondoles passent. Il n’y a peut-être que la vase qui demeure.  Je crois que je suis venue ici pour constater tout ça.
Lui (Gondolier) – C’est vous qui passez peut-être à côté de l’essentiel.
Elle (V) – Vous êtes gondolier pas philosophe, attention à ne pas vous tromper de rôle.
Elle sourit.
Lui (Gondolier) – Vous faîtes une très jolie bouée. Vous voulez entendre notre chanson ?
L’eau submerge la scène. Les gondoliers la recouvrent. On ne voit que ses mains.


Scène 2

Le bruit violent des pales du rotor d’un hélicoptère se fait entendre. Tout est dispersé sauf elle. Un militaire descend en rappel sur un filin accroché à l’engin.

Elle (Militaire) – Accrochez-vous !
Elle (V) – Je ne peux pas !
Elle (Militaire) – Donnez-moi la main ! Je dois passer ce harnais pour vous remonter !
Elle (V) – Je dois rester là !
Elle (Militaire) – Que se passe-t-il ? Donnez la main immédiatement !
Elle (V) – Je ne peux pas !
Elle (Militaire) – C’est un ordre !
Elle (V) – Je n’ai d’ordre à recevoir de personne !
Elle (Militaire) – Ne discutez pas !
Elle (V) – Je ne vous entends plus.

Le militaire accroche le harnais comme il peut et arrache une partie des vêtements.
Elle reste là.
Le militaire redescend. Enlève son casque. C’est une femme.

Elle (Militaire) – Nous avons pour ordre de rapatrier tous les individus. Nous n’avons pas de temps à perdre. Dans quelque minutes il sera trop tard. Vous risquez votre vie, la mienne et celles de ceux que nous devons sauver.
Elle (V) – Peu importe.
Elle (Militaire) – Nous avons une cellule psychologique au camp de base. Ne soyez pas ridicule, vous allez y passer si vous restez là !
Elle (V) – C’est bien ce que je disais à vos collègues les gondoliers. J’attends que ça passe.

Scène 3

On entend un porte-voix.
Lui (Réalisateur) – Coupez ! Coupez ! Où est passé le miliaire ? C’est quoi ce bordel ? Qui s’occupe des acteurs ici ? Trouvez-moi le régisseur et le responsable des acteurs, Cazzo ! On arrête le robinet aussi, c’est un foutoir pas possible toute cette eau ! On attend Bruce Willis et on se retrouve avec Jane Austen, vous vous foutez de moi ?
Toi, bella, quand le vrai type descend, tu te pâmes ! Ce n’est pas parce que tu viens de t’amuser avec les gondoliers que tu dois perdre toute ta libido… ON REPREND ! On arrête ce putain de robinet, on arrête l’hélico et on attaque la scène avec le dandy. Arrêtez le robinet !
Réchauffée dans une couverture grise à liserets rouges, elle envoie quelques textos. Le niveau de l’eau descend jusqu’à ces chevilles. Il entre, élégant.
Lui (Acteur) – Vous êtes la première femme que je rencontre aujourd’hui ! J’ai pris la vilaine habitude de tomber amoureux de la première femme rencontrée quand je fais nuit blanche. Je ne tombe pas toujours bien, mais cela me distrait. Avec l’âge, je me répète un peu, mais que vaut le bonheur s’il n’est pas un peu rafraîchi régulièrement. Elle lève les yeux sur lui, à distance, au-dessus de la couverture, comme on lève les yeux au ciel.
Lui (Acteur) – Venus anadyomène et noctambule, découverte par les eaux, soulevée par l’écume épaisse du canal, vous devenez pour moi la première femme, celle qui donne tout son sens à ma genèse quotidienne… J’ai passé la nuit à tourner en rond autour de cette place et dans mon appartement. La femme d’hier s’est éclipsée sans un mot, et de toutes façons je n’avais rien à lui dire pour la retenir. “Nous nous sommes tant aimés” qu’il n’y avait plus rien à dire… Je la cherchais peut-être en déambulant par ici et je vous trouve… Vous semblez descendre des chevaux de Neptune comme cette déesse sculptée au-dessus du Palais… Vous descendez…
Elle (V) – … Je n’ai pas bougé depuis des heures, vous devez faire erreur. Cela dit, on s’ennuie ici. Vous nouez souvent ce type de relation avec les touristes ?
Lui (Acteur) – Nous pourrions causer pour oublier que le jour va nous défigurer. C’est l’heure où les riverains promènent leur chien et les solitaires leur spleen. La nuit pèse sur les traits du visage…. Votre regard lui semble intact, il glisse comme les serpents vers Laocoon, vous êtes repue et pourtant énervée… Cela me plaît… Allons boire des alcools forts et danser avant que tous les autres ne reviennent me hanter…
Elle (V) – Je ne peux pas. On m’a dit de rester là… Quelqu’un devrait venir me chercher. Et puis ne jouez pas au Laocoon avec moi.
Lui (Acteur) s’adresse énervé à quelqu’un dans les coulisses – C’est une réplique ça ?
Elle (V) – Désolé mais je suis fatiguée là. Cela fait deux heures que je suis dans la flotte et que personne ne m’a apporté un café entre deux scènes…

Le réalisateur revient et l’ignore. Il s’adresse à elle, doucement, en confident :
Lui (Réalisateur), bas : Je t’ai choisie parce que je savais que tu pouvais faire ça, tu le sais. La mère, la sœur, l’amante, l’amie, l’ange, le diable, tu sais tout faire, tout jouer… Je te dois tant… Mais qu’est-ce que je peux faire aujourd’hui ? Tout est compliqué. Je ne comprends plus. Qu’est-ce que tu veux au juste ?
Lui (Acteur) veut intervenir.
Lui (Réalisateur) – Mêle-toi de ce qui te regarde. Tu as ton dialogue à bosser je crois, non ?
Lui (Acteur) fait un geste perplexe avec les mains (à la Marcelo Mastroianni).

Ils quittent tous la scène. Elle reste au milieu, pensive.

ACTE III

Scène 1

D’un air détaché, elle s’adresse à un passant.

Elle (V) – A quelle heure passe le prochain vaporetto s’il vous plaît ?
Lui (Passant) – Dans quelques minutes, je le vois au loin… Où allez-vous ?
Elle (V) – Cela dépend du vaporetto.
Lui (Passant) – Vous risquez de tourner en rond.
Elle (V) – Je ne sais faire que ça.
Lui (Passant) – Faire des boucles, c’est un début. Vous avez de la famille quelque part ?
Elle (V) – Non. Enfin, pas vraiment.
Lui (Passant) – Un amant ? Un mari ? Un petit ami ?
Elle (V) – Vous êtes bien curieux.
Lui (Passant) – Je vous fais patienter en attendant le vaporetto.

Scène 2

Lui (Passant) – Étrange visage familier aprés voir à peine la bouche les yeux quelques secondes à peine la voix la courbe du nez l’inflexion la tête tourne tournée déjà-vu la peau la voix remous sous le vaporetto l’onde inattendue déjà vu j’attendais j’attendais derrière le néon l’épicerie la faim fermée la poche dans la main le pain chaud dire le rien la voix blanche la couleur de la bouche froide bleu froid le maquillage du froid l’œil chaud le blanc de l’œil le cil fourrure de l’œil le nerf en commissures petits gestes de rien l’air dans la poche les doigts remuent petites langues hydre aimable bouche pincée douce lèvres pain plissé chaud entr’ouvert l’étrave l’onde à contre-jour tout contre le courant le frimas le bras autour en écharpe contre le sein soleil la proue mon rictus mieux qu’un sourire impossible à dire ce geste dans la poche

Elle (V) – à la rigueur dire ce qu’il faut le strict nécessaire ici ça parle ça veut dire quelque chose ici reprendre goût à le dire partir oublier le temps passe encore c’est fou comme ça passe alors que pas du tout alors que passeries passe de travers passage lent et lourd passe-temperies encore fermez les yeux et puis encore là passation l’eau du corps encore lourd autour des os l’eau du canal autour du corps l’eau de l’air autour des mots la bouche pleine de buée qui colle bonjour bonjour comment dit-on flotter ça s’arrête là joli là joli ici le feu flou au fond derrière là-bas c’est bien un feu ici tout coule lui dire lui qui regarde avec des trous le feu dans les trous tête les mains dans l’air le feu dans l’air les mains dans le ciel je chanterai les mains je devrais avoir froid le tissu resserrer les muscles le tissu le manteau la ceinture tout près du corps le duvet sur la peau l’onde de l’eau qui se propage de l’attente et le frisson accroché aux branches le reflet du ciel dans l’eau la grisaille rosée la chair molle et ridée accrochée au squelette du canal les valises sous les yeux sous leurs yeux la mortelle délicatesse de la profondeur des guirlandes rompues par le petit jour la toile d’araignée rompue par les enfants qui courent la piqûre les fluides et le flasque qui collent les yeux collés le réveil les muqueuses la soif un îlot autour faire de la place une place infecte investie par les rats les pigeons les mouettes et les ivrognes dégrisés lasse décroche la timbale démasquée fourbue tenue par les chiens les os rongés par le froid et la marée les eaux dormantes qui s’éveillent à la rigueur la gueule d’une Ophélie rongée par les alluvions les nénuphars de mer les phares de nuit blanche les Diogène d’un soir à la rigueur je concède ma légèreté je ne coule pas je ne mets pas les voiles à quai je remue les riches heures aqueuses de ma vie enlisée la cité endormie sur des lauriers de bois et de métal liquide qui ressemble à la mer mon sang bat fort contre la lumière aspire à la voûte où brise le feu de l’étrave le reflet du jour ces étincelles ce bouillonnement ah voici c’est lui oui les mains chaudes du lamaneur

Au loin on crie : ACQUA ALTA ! ACQUA ALTA !

Scène 3

Le vaporetto arrive. Une file d’attente.
Passager 1 : Je l’attends tous les jours, à la même heure.
Passager 2 : J’attends qu’il me fasse signe.
Passager 3 : Jamais vu sa tête. Son nom ne me dit rien. Il salue comme une vieille connaissance mais je pense qu’il n’est pas d’ici.
Passager 4 : J’attends qu’il chute, qu’il tombe dans l’eau une bonne fois pour toutes.
Passager 5 : Son corps de métier est une injure à la modernité ! On parle d’intelligence artificielle et on doit encore attacher les bateaux !
Passager 6 : Comment fait-il ? Comment sait-il faire et défaire ? Comment manie-t-il la corde avec souplesse et fermeté ? On dirait qu’il tisse, on dirait qu’il enveloppe de ses bras un corps émergé, fragile comme une barque, solide comme une ancre.

Chorégraphie du lamaneur – Caméras visibles ambiance comédie musicale triste.

Sur la scène : le quai, le vaporetto.
– Lui : Acqua Alta !
– Passager 1 : Vous êtes à l’heure, c’est bien.
– Lui, qui en rit : La marée nous a bien aidés, sans elle nous serions peut-être en train de toucher le fond dans un bordel de Padoue.
– Passager 2 : Est-ce que vous m’avez bien vue ?
– Lui : Vous avez l’air de quelqu’un qui n’a pas envie d’aller travailler.
– Passager 3 : Oh ! Comment va ?
– Lui : Comme tout le monde, je m’accroche à ce que j’ai.
– Passager 3 : Et vous avez déjà beaucoup. Vous avez la chance d’avoir ce travail. D’où venez-vous ? Vous n’êtes pas du coin, non ?
– Lui : Je viens de derrière les eaux.
– Passager 3 : Cela ne veut pas dire grand chose. De derrière les barreaux plutôt non ?Vous venez des zones de combat ? Vous êtes venu en bateau, vous avez nagé ? Comment avez-vous eu ce travail ?
– Lui : J’ai appris à traverser le monde. Je fais mon travail. Passez où vous allez mettre tout le monde en retard !
– Passager 4 : Grâce à Dieu, nous sommes nés sous une meilleure étoile et un ciel plus clément.
– Lui :  Le ciel se reflète mieux dans l’eau, où il ne fait pas ses grands airs. On doit parfois avancer avec le courant. La même eau ne repasse jamais deux fois au même endroit.
– Passager 3 : Toujours pas de passe magnétique ? Ni de passeport ?
– Lui : On attend que vous vous fassiez mettre une puce NFC où je pense.
– Passager 4 : Vous ne vous lassez jamais de mettre cette corde autour ?
– Lui : Si c’était votre cou, je ne dis pas…
– Passager 4 : Vous ne perdez rien pour attendre.
– Passager 5 : Pour l’instant tout le monde attend que vous arrêtiez votre cirque.
– Passager 6 : Ne les écoutez pas. Cette ville a toujours accepté les étrangers. C’est grâce à eux qu’elle est venue si puissante. Au passager : vous ne comprenez rien ! Vous ne seriez pas là sans des gars comme lui !
– Passager 4 : On n’en serait pas là non !
– Passager 7 : Partez sans moi…
– Lui : Mais non enfin, désolé pour tout ceci. Laissez-moi vous aider… Voilà, prenez mon bras et faîtes attention à l’écart entre le quai et le bateau… Maintenant allez vous asseoir au chaud à l’intérieur.

S’adressant à elle :
– Lui : Madame, vous ne venez pas ?
Elle (V) – Je vous regarde, ce sera mon voyage du jour !

Scène 4

– Lui (Passant) : Vous le connaissez ?
– Elle (V) : J’ai appris à la connaître. Il passe ici toutes les trois heures, le temps de faire sa boucle autour de la ville. Il change de vaporetto parfois. Son travail est simple. Il assure que son embarcation ne bouge pas trop pendant l’arrêt à chaque station. Il aide chaque passager à franchir le petit écart qui sépare la terre ferme à cette plateforme flottante. Il est courtois. Il amarre… Avec quelle grâce atavique achève-t-il ses gestes, je ne saurais dire… Je ne connais pas son histoire. Il est affable mais sait se taire. Il cueille la main des hésitants comme il s’efface devant les plus décidés. Tout le monde l’oublie une fois que le vaporetto repart, mais pendant quelques secondes, il assure un échange subtil entre les certitudes du monde arrêté et le trouble de l’eau porte plus loin. On le reconnaît à sa casquette de marin – mais a-t-il jamais navigué hors de la lagune ? – et surtout à la corde qui fait corps avec lui. C’est elle qui assure la stabilité du vaporetto. Il l’accompagne autour du métal et la libère avec délicatesse, il la laisse crisser et se déchirer, tordue contre l’étrave, il l’a délaisse négligemment d’un geste quand le moteur provoque le départ.
– Lui (Passant) : Quel noeud réalise-t-il pour ce travail ?
– Elle (V) : Aucune idée. Une demi-clé puis une boucle et une autre qui revient à l’intérieur. Son bras droit effectue une rotation souple comme s’il tournait une manivelle puis ressort d’un intérieur comme on découvre un objet. Ensuite il laisse. Il faut que la corde soit à portée de main. La terre s’éloigne. Il se cale dans un coin du bateau, donne quelques renseignements aux touristes peut-être. Impassible aux aléas qui traversent les visages, il semble accompagner le flux général. Il ne guide vers aucun enfer, il ne pilote pas sa barque.
– Lui (Passant) : Et la mer et l’amarre ont l’amour en partage…
– Elle (V) C’est ridicule. Vous êtes un piètre poète.
– Lui (Passant) : Je ne m’en cache pas. J’ai d’autres pratiques que de faire des noeuds au cerveau : je coupe les cordes, les amarres voire les ponts. Je fais mon lit en portefeuille, je mets les petits plats dans les grands et je plie les toiles de parachute… Je m’en vais. Vous venez ?
Il s’en va. Tout s’achève. L’amarre souple repose. Elle pose son bras.
On ne sait pas si elle est partie ou pas. Épreuve du hors-champ.

ACTE IV

Chorégraphie. D’un air détaché ils répètent leurs gestes, en même temps :

Lui fait et défait son amarre comme font les lamaneurs à Venise.

Un autre homme fait son noeud de cravate qu’une femme arrache et jette. Il va la chercher la met au cou de la femme qui fait le noeud que l’homme arrache, ainsi de suite.

Un autre homme met la corde au cou en la tenant haut avec les mains à un autre homme qui tombe et met la corde au cou de l’autre, ainsi de suite.

Deux personnes attachées à la taille tentent d’aller dans des sens différents.

ACTE V

Dans le vaporetto, avec des masques similaires au tableau d’Ensor (Carnaval). Elle avec un drap blanc et un crâne dessus.

– Un passager :  Elle buvait. Le soir elle rentrait elle ouvrait une bouteille et puis elle ne parlait plus. Elle regardait son téléphone ou elle regardait droit devant. Je lui parlais en vain.
– Un passager : Elle ne pouvait pas s’empêcher d’aller le voir. Je restais seul. Je savais qu’elle allait le voir. Je savais qu’elle allait coucher avec lui. Qu’il allait la toucher, la pénétrer, qu’il allait lui dire les mots durs qui lui plaisaient. Elle revenait avec cette odeur et ce mépris. Je lui ai dit tout le mal que cela me faisait mais elle n’écoutait pas, ou elle ne pouvait pas comprendre, je ne sais plus. Elle partait, elle revenait, elle était bien comme ça, je croyais.
– Une passagère : Il n’acceptait pas d’en parler. Il arrêtait un temps. Et puis des crises. Le mutisme. La bouteille dans la main, il marchait lentement dans la maison. Plus je parlais plus il buvait.
– Un passager : Tout l’argent y passait. Le sien, puis le mien. Elle volait. Elle achetait sa dose et revenait tard dans la nuit. Elle racontait des belles choses sur des pays qu’elle voulait visiter avec moi. Elle me promettait que tout allait s’arranger. Et nous restions pourtant là, tous les jours dans cet appartement.
– Un passager : Elle ne pouvait pas l’oublier. Le soir, elle pleurait, le visage effondré dans les mains. Elle serrait ses photos contre elle, des vêtements, des objets.

En les écoutant Lui incline le visage. Ils se tordent à nouveau sous le poids qui les accablent.

– Lui : Qui sont ces gens accablés, tordus de douleur et de regrets ? Ils ressemblent à des vieilles pierres ou des troncs calcinés.
– Elle (V) : Des esprits désemparés. Qui sait, jaloux de ton destin peut-être ?

Passe donc. Nous n’avons pas le temps de nous appesantir.
– Lui : Passer, c’est mon métier ! Attention, curieuses figure : fin du sombre spectacle ce soir ! Terminus au prochain arrêt.
Les masques jurent, insultent parents, dieux, le genre humain, le temps, le lieu, le germe de leur semence et tout l’univers.
– Lui (Passager) : Toi, d’où viens-tu pour assister ainsi à nos mascarades ?
– Lui, confident : Je viens de là où l’air est doux et irrespirable. Les vents y dansent dans le bleu qu’il fasse froid à briser les pierres ou que la chaleur martèle les peaux. On boit de l’eau vive, on reçoit les femmes dans des palais d’ombres sous des grandes feuilles des figuiers, on arrache les fruits de l’arbre, on parcourt des kilomètres, on laisse les enfants faire de même… Rires… Vous ne me croyez pas ? Alors, je viens du pays des murs. J’étais éclusier et je faisais vivre ma famille bon an mal an. Les passeurs me donnaient des pourboires aussi. La vie a emporté ce qui m’était le plus cher et j’ai décidé de partir avec eux. Je n’ai gardé que ce cordon d’un habit de mon grand-père.
– Lui (Passager) :  Le monde emporte tout trop vite ! Tu as l’air courageux dis-moi… Mais tu pourrais aussi passer pour un lâche. Tu as raccourci ta mémoire. Pense à ce que tu as laissé derrière toi… Non ? Tu ne peux pas… Certains en meurent je suppose…
Un temps.
… Je suis l’héritier d’une grande famille de proto. Mes ancêtres ont érigé des digues qui tiennent encore, au loin contre les mers du Nord, ici les assauts de la mer Méditerranée et les fleuves, le Piave, le Zéro, le Dese, le Marzenego et autres petits cours d’eau. Enfant, je jouais au funambule sur les digues avec mes amis. Le danger était réel et nos mères furieuses. Ce n’est que bien plus tard, en lisant les comptes-rendus du conseil des sages de l’eau, que je compris l’importance de ces lignes fortes, lieux de la séparation ou de la liaison avec le reste du territoire, avec ce que l’on nomme ici la Terraferma. C’est sur ces digues que tout se joue. Mon corps d’enfant y danse encore, et le corps de toute la lagune y danse. C’est là que nous devons recommencer. Les eaux montent, les états nous infiltrent, les étrangers comme toi ne connaissent pas le poids de l’argile, ni le maniement des piques de bois rouvre. C’est sur cette muraille fragile qu’il faut tout recommencer, faire respirer la lagune est une gageure. Vivre avec est une folie que seuls des gens comme toi peuvent comprendre.
– Lui : Je ne comprends que les courants sous-marins. Votre histoire est belle. Les miennes racontent celle de poulpes légendaires qui entraînaient des bateaux entiers par le fond. Des baleiniers aspirés par les flots accrochés aux harpons. Des pêcheurs paralysés par les piqûres des murènes et des anguilles. Des histoires de naufragés qui s’habillent en découpant les voiles ou qui meurent lacérés par le soleil et le sel.

Il prend la ceinture à sa taille et la jette dans l’eau.
– Lui, à elle : Reste avec moi. Je t’emmènerai où tu voudras.
Elle s’avance, toujours masquée d’un crâne faible et moqueur. Elle dénoue ses cheveux.
– Elle (V) : Quelque chose d’étrange à coup sûr va répondre à cet étrange signal. Ce que j’attends va surgir, mutique, d’un mauvais rêve. Dans l’air épais qui frotte le canal, une forme déjà nage, affreusement humaine, qui remonte à la surface. Elle a plongé pour dégager une ancre prise à un roc caché au fond de la mer.

Un rideau monte, sur lequel est écrit, ou projeté le mot : “Coupez !”. Derrière, un projecteur est dirigé sur le public, Lui (lamaneur) est devant, le public ébloui. Les acteurs rangent leurs affaires. Passent des coups de fils.