Le temps des métamorphoses | Conférence de Baptiste Morizot au Musée de la Chasse et de la Nature

Notes prises à la suite de la conférence de Baptiste Morizot au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, le jeudi 7 septembre 2017.

Le temps est venu de faire le point sur la situation de l’humanité. La plupart des intellectuels français et internationaux semblent d’accord sur ce point à en juger par la série de publications de ces dernières années. Du “Que faire ? ” de Jean-Luc Nancy au “Où en sommes-nous” d’Emmanuel Todd, sans parler de la multitude de pamphlets politiques et autres gourous improvisés du marketing pseudo-philosophique, le constat s’impose : tout est remis en question.

Les plus grandes institutions en charge de la diffusion du savoir, dans un mouvement contradictoire d’auto-défense et de recherche de leadership, procèdent à un aggiornamento de leurs rôles politiques et philosophiques : comment parler de ce qui change, comment dire et expliquer ce qui est en train de changer, ou plus angoissant, d’être bouleversé ?

Les institutions métamorphosées ?

Pressées par une urgence démultipliée issue des constats scientifiques (changement climatique, démographie, accès aux ressources élémentaires, sixième extinction des espèces, etc.), de l’accélération artificielle des échanges et des communications (Internet) et une instabilité politique chronique, les institutions cherchent leur position dans une société de plus en plus mouvante et incertaine.

Les Universités luttent dans un milieu à forte concurrence, les grandes écoles consolident leur avance et leurs réseaux et d’autres lieux tentent l’hybridation. Haut lieu d’expérimentation intellectuelle, le Collège de France s’est totalement ouvert à la diffusion numérique et à l’organisation d’événements résolument inclusifs, souvent victimes de leur succès in-situ. Sciences-Po, autre acteur majeur de cette transformation des institutions, continue de produire des cadres tout en misant sur l’élargissement de son champ d’action et d’investigation.

Le SPEAP (Programme d’expérimentations en Arts et Politique) fait partie de cette nouvelle dimension expérimentale de l’institution, qui participe du renouveau plus global de la notion de laboratoire, et d’une transdisciplinarité plus ou moins assumée. Tout son mérite est de vouloir articuler deux champs d’actions qui animent le paysage social selon des modes opératoires très différents.

Une des plus récentes propositions du programme dirigé par Bruno LaTour, concerne plutôt un “modus vivendi”, via une exposition au Musée de la Chasse et de la Nature, à Paris, nommée : “Animer le paysage”. Au mois de juin, Bruno Latour en personne était venu faire le point, ou plutôt un “powerpoint” sur la situation du paysage de l’humanité, et redéfinir rapidement nos rapports au territoire avant de conclure sur la nécessité de se réinvestir, physiquement, socialement et par conséquent philosophiquement, dans une nouvelle perception du territoire.

Des pistes pour animer le paysage

En ce début du mois de septembre, Bruno Latour a invité Baptiste Morizot pour lancer la saison SPEAP et clore l’exposition.  Pas de powerpoint cette fois-ci, mais des “pistes” de réflexions, soit l’expérience “chaotique” d’un philosophe parti à la rencontre d’animaux sauvages. Je rappelle ici que “Sur la piste des vivants” est le sous-titre de l’exposition.

Baptiste Morizot assume d’emblée la forme de son intervention, il ne fait pas le point, il pense en chemin… Et sur son chemin, il rencontre Nastassja Martin (auteure de “Les âmes sauvages. Face à l’occident, la résistance d’un peuple d’Alaska). C’est l’occasion pour lui d’aller pister les coywolfs, une nouvelle espèce, à la suite d’une hybridation récente entre loups et coyotes. Le rapport des animistes rencontrés par Nastassja Martin à ce type de nouvelles espèces, permet à Morizot de formuler une approche plus globale de notre rapport au vivant. Suivan  t sa piste pas à pas :

Les animistes considèrent les coywolfs comme appartenant aux “êtres de la métamorphoses”, soit des êtres qui ne font pas encore partie du monde tel qu’il le connaisse. Les animistes veulent à terme les inclure mais cela suppose une transition par ce temps métamorphique, qui est aussi défini comme un “temps du mythe.”

Baptiste Morizot n’oublie pas de reprendre les distinctions et oppositions entre l’observateur qu’il est, héritier de la “cosmologie naturaliste”, et la pensée animiste, soit les deux ontologies symétriques qu’il décrit.

Qui définit la relation naturelle ?

Pour le naturaliste, la relation naturelle est un rapport à une “nature” (voir aussi Philippe Descola pour comprendre combien ce concept est aujourd’hui à remettre en cause) objectivée, qui distingue d’une part les relations naturelles, comme étant de l’ordre de lois mécaniques, d’éléments quantifiables et d’une “répétabilité” (sic), et d’autre part les relations sociales définies par leur caractère historique, non quantitatif.

Pour l’animiste, une relation naturelle est justement une relation socialisée avec le monde (un animal peut être un membre de la famille, par exemple).

L’apparition de nouvelles espèces comme le coywolf, et l’étude de certains animaux confirme qu’il existe un comportement différent selon les groupes d’une même espèce, des meutes par exemple pour les loups et les coyotes. La génétique contredit elle aussi parfois la systématisation des naturalistes.

Au milieu de ces steppes conceptuelles, Morizot pose non un premier piège mais une première pierre en guise de balise : l’effort qu’il lui paraît nécessaire est celui d’accepter d’être “affecté” par la position et la pensée animiste.
– Le terme affect répond ici au développement des arguments de Bruno Latour sur le sujet du rapport au territoire évoqué en juin –

Du degré de métamorphisme supportable

Face aux métamorphoses du monde, le naturaliste peut-il échapper à sa perplexité ? Le naturaliste ne devrait-il pas accepter qu’il fait lui aussi partie d’un nouveau temps mythique que la modernité avait définitivement archivé et classé ?

Morizot s’amuse à définir ici un critère d’évaluation des possibilités de réponse à ces métamorphoses en adaptant le “degré de contradiction supportable” de Kant en “degré de métamorphisme supportable”…

L’animiste a la faculté de s’adapter car il est en relation avec le vivant. Une relation en tension mais inclusive. Une relation familiale parfois, “diplomatique”, qui permet de supporter certains changements.
Le naturalisme a posé les relations avec le vivant sous le régime du rapport de forces. Pour aller vite, dans sa version médiatique et dégradée : la loi du plus fort. L’impasse  de cette perception dominante mène à un autre constat pour Morizot : une vulnérabilité partagée, par le vivant et les humains.
La piste rejoint alors des pistes déjà connues : l’écologie politique notamment qu’il veut préciser en invoquant l’affect animiste : “il faudrait raconter ce monde changeant, dit-il en substance, comme si nos relations avec le vivant étaient sociales et politiques“.

Des pistes pour un nouvel espace politique ?

Le public évoque les récents efforts juridiques d’inscription d’éléments naturels dans des constitutions, ou leur donnant un statut de personne (rivière en Nouvelle-Zélande, côtes en Namibie etc.). Morizot cherche pourtant autre chose. Il s’enfouit à ce moment-là dans des pistes plus lointaines.

“Le statut est secondaire par rapport au relation que l’on entretient avec le vivant”, affirme-t-il en illustrant son propos avec un exemple (tribus voisines considérant le cerf comme un bien ou comme un membre de la communauté).
Ce que semble chercher Morizot est finalement un “espace politique” nouveau qui correspondrait à un nouveau “temps du mythe”…

La conférence s’achève à ce moment de sa réflexion, et je ne doute pas des bonnes intentions de cette piste fertile. Les termes employés pour évoquer cette ère des métamorphoses, le “temps du mythe” me fait cependant penser à d’autres métamorphoses et d’autres mythes très vivaces aujourd’hui, et qui semblent se développer parallèlement, tout à fait comme si on pouvait ignorer les préoccupations du pisteur Morizot. D’autres entités acceptent aujourd’hui de vivre une ère de la métamorphose, ce sont les tenants de la Singularité et du transhumanisme. Eux aussi constatent la perplexité et l’inertie de la science moderne, et envisage une “nature” modifiée par la technique, un humain optimisé par la technologie.

Le temps du mythe, mais quel mythe ?

Il faudrait alors se demander si l’objectivation du monde n’a pas seulement produit une indifférence à l’intégration du vivant et du non-vivant dans l’humain, mais aussi le mythe d’un dépassement de l’humain, qui impose son actualité.
Le temps du mythe qui était le temps circulaire du renouvellement est devenu un temps du dépassement. Le temps mythique de la relation naturelle, recomposée poétiquement par Ovide puis rationalisée par l’anthropologie sociale, est devenu le temps mythique de la médiation technologique, proposée par Blue Brain et développée par des firmes indépendantes.

Claude Levi-Strauss, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en 1960, explique que l’objectivation du monde, qui a produit l’asservissement de l’homme par l’homme, soit la réduction de l’homme au statut de machine au service de l’homme, pouvait offrir une solution à la confrontation entre les sociétés dites froides, qui se préservent de l’histoire autant que possible, et qui régulent leur relations naturelles avec le monde et le vivant, et les sociétés dites chaudes, qui sont soumises aux luttes pour la puissance. Cette solution, au vu des évolutions techniques et électroniques (dit-il déjà en 1960 !!) serait de les rapprocher en transformant la machine en homme !

Ainsi l’auteur de Tristes Tropiques, imagine une convergence entre ce que Baptiste Morizot appelle la relation naturelle, celle qui permet à l’animiste de vivre les métamorphoses, et relation médiatique, celle qui permet à l’humain moderne d’inventer une nouvelle relation au monde. Cette convergence idéale, curieusement idéale quand on se souvient de Tristes Tropiques, ne serait bien entendu réalisable que si la condition préalable était remplie : que l’humain s’envisage comme partie intégrante du vivant et du non-vivant.

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At first SIGHT / “Sight”, à première vue

At first sight, human beings don’t always recognize what is real from what is fake. It is therefore even more difficult for us all to decide whether this is right or wrong. Innovation, as scientifical or technological innovation, should help us deal site these questions. Despite a global enthusiasm on the planet for connection, mobile phones and games we are still confused over what we have achieved so far with innovation.
Bad marketing -this can happen- has turned it into some kind of an never ending April’s fools prank which becomes serious whenever someone turns the industrial process on.

As we sail away from what was understood as “Nature” on the new connected “Nef des Fous” anchored by Big datas, we need to investigate the fascinating world of human interfaces we are now living in. This blog would like to underline this effort.  Let’s start with a great fiction: “Sight”. For fiction is the best way to infiltrate the layers of our new reality.

“Sight”, a film by Robot Genius ( Daniel Lazo and Eran May-raz), shows how Augmented Reality is a dimension away from a another kind of illusion. A deceptive reality that would turn the World into a sad prank. We can still laugh about it. On April 1st, 2016, we still have the chance to believe we can augment the world in very different ways, data being of them only.

 

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[Sight / FR]

A première vue, les êtres humains ne distinguent pas immédiatement le faux du vrai. Leur embarras prend une autre dimension quand il s’agit de déchiffrer le bien et le mal. L’innovation, sous son aspect scientifique et technologique, et son cortège de farces grandiloquentes ont donné un tour grotesques à notre rapport au monde. Ainsi, faudrait-il se laisser porter sur une nouvelle “Nef des fous”, ancrée par la Big Data, pour explorer les rivages insondables d’un nouveau devenu synonyme de numérique.
Ce blog, a priori, aura tendance à croire que le réel est un dosage assez subtil d’espace-temps, que le numérique peut certainement améliorer à condition de ne pas rester “immergé” en permanence dans une réalité trop augmentée.