Le temps des métamorphoses | Conférence de Baptiste Morizot au Musée de la Chasse et de la Nature

Notes prises à la suite de la conférence de Baptiste Morizot au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, le jeudi 7 septembre 2017.

Le temps est venu de faire le point sur la situation de l’humanité. La plupart des intellectuels français et internationaux semblent d’accord sur ce point à en juger par la série de publications de ces dernières années. Du “Que faire ? ” de Jean-Luc Nancy au “Où en sommes-nous” d’Emmanuel Todd, sans parler de la multitude de pamphlets politiques et autres gourous improvisés du marketing pseudo-philosophique, le constat s’impose : tout est remis en question.

Les plus grandes institutions en charge de la diffusion du savoir, dans un mouvement contradictoire d’auto-défense et de recherche de leadership, procèdent à un aggiornamento de leurs rôles politiques et philosophiques : comment parler de ce qui change, comment dire et expliquer ce qui est en train de changer, ou plus angoissant, d’être bouleversé ?

Les institutions métamorphosées ?

Pressées par une urgence démultipliée issue des constats scientifiques (changement climatique, démographie, accès aux ressources élémentaires, sixième extinction des espèces, etc.), de l’accélération artificielle des échanges et des communications (Internet) et une instabilité politique chronique, les institutions cherchent leur position dans une société de plus en plus mouvante et incertaine.

Les Universités luttent dans un milieu à forte concurrence, les grandes écoles consolident leur avance et leurs réseaux et d’autres lieux tentent l’hybridation. Haut lieu d’expérimentation intellectuelle, le Collège de France s’est totalement ouvert à la diffusion numérique et à l’organisation d’événements résolument inclusifs, souvent victimes de leur succès in-situ. Sciences-Po, autre acteur majeur de cette transformation des institutions, continue de produire des cadres tout en misant sur l’élargissement de son champ d’action et d’investigation.

Le SPEAP (Programme d’expérimentations en Arts et Politique) fait partie de cette nouvelle dimension expérimentale de l’institution, qui participe du renouveau plus global de la notion de laboratoire, et d’une transdisciplinarité plus ou moins assumée. Tout son mérite est de vouloir articuler deux champs d’actions qui animent le paysage social selon des modes opératoires très différents.

Une des plus récentes propositions du programme dirigé par Bruno LaTour, concerne plutôt un “modus vivendi”, via une exposition au Musée de la Chasse et de la Nature, à Paris, nommée : “Animer le paysage”. Au mois de juin, Bruno Latour en personne était venu faire le point, ou plutôt un “powerpoint” sur la situation du paysage de l’humanité, et redéfinir rapidement nos rapports au territoire avant de conclure sur la nécessité de se réinvestir, physiquement, socialement et par conséquent philosophiquement, dans une nouvelle perception du territoire.

Des pistes pour animer le paysage

En ce début du mois de septembre, Bruno Latour a invité Baptiste Morizot pour lancer la saison SPEAP et clore l’exposition.  Pas de powerpoint cette fois-ci, mais des “pistes” de réflexions, soit l’expérience “chaotique” d’un philosophe parti à la rencontre d’animaux sauvages. Je rappelle ici que “Sur la piste des vivants” est le sous-titre de l’exposition.

Baptiste Morizot assume d’emblée la forme de son intervention, il ne fait pas le point, il pense en chemin… Et sur son chemin, il rencontre Nastassja Martin (auteure de “Les âmes sauvages. Face à l’occident, la résistance d’un peuple d’Alaska). C’est l’occasion pour lui d’aller pister les coywolfs, une nouvelle espèce, à la suite d’une hybridation récente entre loups et coyotes. Le rapport des animistes rencontrés par Nastassja Martin à ce type de nouvelles espèces, permet à Morizot de formuler une approche plus globale de notre rapport au vivant. Suivan  t sa piste pas à pas :

Les animistes considèrent les coywolfs comme appartenant aux “êtres de la métamorphoses”, soit des êtres qui ne font pas encore partie du monde tel qu’il le connaisse. Les animistes veulent à terme les inclure mais cela suppose une transition par ce temps métamorphique, qui est aussi défini comme un “temps du mythe.”

Baptiste Morizot n’oublie pas de reprendre les distinctions et oppositions entre l’observateur qu’il est, héritier de la “cosmologie naturaliste”, et la pensée animiste, soit les deux ontologies symétriques qu’il décrit.

Qui définit la relation naturelle ?

Pour le naturaliste, la relation naturelle est un rapport à une “nature” (voir aussi Philippe Descola pour comprendre combien ce concept est aujourd’hui à remettre en cause) objectivée, qui distingue d’une part les relations naturelles, comme étant de l’ordre de lois mécaniques, d’éléments quantifiables et d’une “répétabilité” (sic), et d’autre part les relations sociales définies par leur caractère historique, non quantitatif.

Pour l’animiste, une relation naturelle est justement une relation socialisée avec le monde (un animal peut être un membre de la famille, par exemple).

L’apparition de nouvelles espèces comme le coywolf, et l’étude de certains animaux confirme qu’il existe un comportement différent selon les groupes d’une même espèce, des meutes par exemple pour les loups et les coyotes. La génétique contredit elle aussi parfois la systématisation des naturalistes.

Au milieu de ces steppes conceptuelles, Morizot pose non un premier piège mais une première pierre en guise de balise : l’effort qu’il lui paraît nécessaire est celui d’accepter d’être “affecté” par la position et la pensée animiste.
– Le terme affect répond ici au développement des arguments de Bruno Latour sur le sujet du rapport au territoire évoqué en juin –

Du degré de métamorphisme supportable

Face aux métamorphoses du monde, le naturaliste peut-il échapper à sa perplexité ? Le naturaliste ne devrait-il pas accepter qu’il fait lui aussi partie d’un nouveau temps mythique que la modernité avait définitivement archivé et classé ?

Morizot s’amuse à définir ici un critère d’évaluation des possibilités de réponse à ces métamorphoses en adaptant le “degré de contradiction supportable” de Kant en “degré de métamorphisme supportable”…

L’animiste a la faculté de s’adapter car il est en relation avec le vivant. Une relation en tension mais inclusive. Une relation familiale parfois, “diplomatique”, qui permet de supporter certains changements.
Le naturalisme a posé les relations avec le vivant sous le régime du rapport de forces. Pour aller vite, dans sa version médiatique et dégradée : la loi du plus fort. L’impasse  de cette perception dominante mène à un autre constat pour Morizot : une vulnérabilité partagée, par le vivant et les humains.
La piste rejoint alors des pistes déjà connues : l’écologie politique notamment qu’il veut préciser en invoquant l’affect animiste : “il faudrait raconter ce monde changeant, dit-il en substance, comme si nos relations avec le vivant étaient sociales et politiques“.

Des pistes pour un nouvel espace politique ?

Le public évoque les récents efforts juridiques d’inscription d’éléments naturels dans des constitutions, ou leur donnant un statut de personne (rivière en Nouvelle-Zélande, côtes en Namibie etc.). Morizot cherche pourtant autre chose. Il s’enfouit à ce moment-là dans des pistes plus lointaines.

“Le statut est secondaire par rapport au relation que l’on entretient avec le vivant”, affirme-t-il en illustrant son propos avec un exemple (tribus voisines considérant le cerf comme un bien ou comme un membre de la communauté).
Ce que semble chercher Morizot est finalement un “espace politique” nouveau qui correspondrait à un nouveau “temps du mythe”…

La conférence s’achève à ce moment de sa réflexion, et je ne doute pas des bonnes intentions de cette piste fertile. Les termes employés pour évoquer cette ère des métamorphoses, le “temps du mythe” me fait cependant penser à d’autres métamorphoses et d’autres mythes très vivaces aujourd’hui, et qui semblent se développer parallèlement, tout à fait comme si on pouvait ignorer les préoccupations du pisteur Morizot. D’autres entités acceptent aujourd’hui de vivre une ère de la métamorphose, ce sont les tenants de la Singularité et du transhumanisme. Eux aussi constatent la perplexité et l’inertie de la science moderne, et envisage une “nature” modifiée par la technique, un humain optimisé par la technologie.

Le temps du mythe, mais quel mythe ?

Il faudrait alors se demander si l’objectivation du monde n’a pas seulement produit une indifférence à l’intégration du vivant et du non-vivant dans l’humain, mais aussi le mythe d’un dépassement de l’humain, qui impose son actualité.
Le temps du mythe qui était le temps circulaire du renouvellement est devenu un temps du dépassement. Le temps mythique de la relation naturelle, recomposée poétiquement par Ovide puis rationalisée par l’anthropologie sociale, est devenu le temps mythique de la médiation technologique, proposée par Blue Brain et développée par des firmes indépendantes.

Claude Levi-Strauss, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en 1960, explique que l’objectivation du monde, qui a produit l’asservissement de l’homme par l’homme, soit la réduction de l’homme au statut de machine au service de l’homme, pouvait offrir une solution à la confrontation entre les sociétés dites froides, qui se préservent de l’histoire autant que possible, et qui régulent leur relations naturelles avec le monde et le vivant, et les sociétés dites chaudes, qui sont soumises aux luttes pour la puissance. Cette solution, au vu des évolutions techniques et électroniques (dit-il déjà en 1960 !!) serait de les rapprocher en transformant la machine en homme !

Ainsi l’auteur de Tristes Tropiques, imagine une convergence entre ce que Baptiste Morizot appelle la relation naturelle, celle qui permet à l’animiste de vivre les métamorphoses, et relation médiatique, celle qui permet à l’humain moderne d’inventer une nouvelle relation au monde. Cette convergence idéale, curieusement idéale quand on se souvient de Tristes Tropiques, ne serait bien entendu réalisable que si la condition préalable était remplie : que l’humain s’envisage comme partie intégrante du vivant et du non-vivant.

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Le monde de demain / UP Conférence à Sceaux

“Je n’ai pas assisté à vos présentations, mais j’ai cru comprendre que vous aviez fait preuve d’optimisme“, Monsieur le maire de Sceaux Philippe Laurent, vient conclure ainsi une passionnante soirée organisée par le GROUPE SOS et UP Conférence dans une salle comble de l’Hôtel de ville ce mercredi 17 mai. On espère que “le monde de demain” sera fait par des optimistes car le monde d’aujourd’hui est à la peine. Sur les quatre invités de la soirée, au moins deux ont évoqué avoir vécu des “burn-out”. Sous-entendant le constat d’une société en difficulté et pour “construire un monde meilleur”, Cyril Dion (Co-fondateur du mouvement Colibris et réalisateur du film Demain), Anémone Berés (présidente de la fédération Envie) et Maxime de Rostolan (fondateur de Fermes d’Avenir) ont discuté des modes de vie et des pratiques économiques adaptés aux crises de nos sociétés.

Conseiller de l’économie sociale et solidaire de la ville, Othmane Kahoua a lancé simplement le débat en déclarant : “En s’appuyant des valeurs humanistes, nous pouvons contribuer au vivre ensemble par le faire ensemble“. Les interventions des trois invités ont ensuite illustré cette possibilité selon leur propre parcours. Cyril Dion raconte son cheminement – en passant donc par le burn-out – et souligné qu’un des objectifs de son film Demain, réalisé avec Mélanie Laurent, était de toucher le grand public. Dans la salle tout le monde ou presque a vu le film, c’est entendu et on en sourit. Cyril Dion souligne aussi que lors d’une présentation effectuée auprès de grands cadres de l’assurance : aucun ne connaissaient Pierre Rabhi. L’assemblée est donc supposée être déjà sensible à ces sujets et avertie. Anémone Béres avance un discours plus technique sur le fonctionnement et la nature de l’économie (ajoutons ici “réelle”) et la nécessité de passer d’une “économie de déchets” à une “économie de ressources“, reprenant ainsi la raison d’être de l’économie circulaire. Avant de faire un plaidoyer pour les entreprises de sa fédération Envie et la vie en entreprise tout court : “Beaucoup de gens sont heureux en entreprise quand ils aident d’autres personnes, quand il y a du lien entre les gens.”

On tourne autour des sujets présentés devant un acquiescement généralisé. La place n’est pas à la polémique ni à la contradiction, il s’agit plutôt d’accompagner un mouvement, voire de transmettre un espoir. Maxime de Rostolan présente son parcours rapidement avant de digresser plus vigoureusement. Le fondateur de Fermes d’avenir parle des avantages du biomimétisme, de la protection de la diversité naturelle, la rentabilité de l’agro-écologie mais aussi remet en question la nécessité de travailler, et mentionne les lobbyistes agissant auprès du parlement européen. On décrit la trajectoire de salariés démissionnaires, décidés à changer de vie, qui rejoignent les adeptes de la permaculture.  Le discours se radicalise tout en restant assez général pour ne pas déclencher de polémique dans la salle. Le public, visiblement assez sage, poursuivra un peu plus tard informellement la discussion. On entend quelques remarques qui dénotent : “Je n’aime pas que l’on m’impose la vérité !” ou “Le travail, c’est important quand même !“. Il apparaît plus globalement qu’il y a des contradictions encore difficiles à résoudre entre des enjeux locaux, de réinsertion, de réappropriation des outils économiques et politiques et les mécanismes macro-économiques qui les englobent. C’est aussi une remarque que l’on pouvait faire à la lecture du formidable ouvrage de Bénédicte Manier (malheureusement non mentionnée lors de la soirée), qui a inspiré le film Demain : comment articuler des initiatives citoyennes à une économie globalisée ? Comment pérenniser la transition écologique dans un cadre qui privilégie le libre-échange et le productivisme ? Il est facile d’imaginer que ce sera une question centrale lors des arbitrages du gouvernement d’Edouard Philippe s’il était confirmé dans cette configuration après les législatives.

Pour ma part, j’ai quitté Sceaux après avoir rencontré Nicolas Goudy, Président-Fondateur de Hacktiv.org, et décidé à tester la plateforme jemengage.paris.fr.
Les initiatives citoyennes ne manquent pas mais comment vont-elles se pérenniser ? En tant que chômeur/auto-entrepreneur, il faut avoir de l’optimisme pour imaginer que le bénévolat relancera le lien social et économique. Engageons-nous pour une société du faire et de la responsabilité en espérant que le mode marketing de l’innovation sociale ne masque pas la redéfinition du réel politique en cours.

De l’éclatement des bulles

Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister… Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide »“, c’est en ces termes que Zygmunt Bauman décrivait notre condition sociale avant de nous quitter en ce début d’année 2017.

Le sociologue définit la post-modernité comme une modernité arrivée au bout de sa trajectoire historique, marquée par l’impossibilité pour les individus de cristalliser leur expérience et de prendre des décisions en fonction d’institutions stables (“solidifiées“). Si notre mode d’existence correspond à la liquidité, il serait amusant de choisir une forme qui représenterait le mieux notre condition actuelle. Le liquide en soi ne laisse le choix qu’entre quelques états (avec un petit e) : nous pouvons être glaçons, gouttes, vapeurs ou… bulles. Bulles non pas car le liquide social serait fermenté (cela peut arriver assez souvent quand les idées stagnent) mais plutôt parce qu’il est précipité par les produits de beauté des idéologues ou les produits sanitaires de notre système économique dominant.

J’écoutais par hasard un petit texte étonnant de Xavier de La Porte sur l’importance du concept de bulle dans la politique contemporaine lors d’un épisode récent de son émission sur France Culture “La vie numérique” (écouter et lire l’émission). Il y raconte avec esprit comment il perçoit les changements actuels de l’engagement ou désengagement politique en pleine élections présidentielles françaises. En invoquant le travail d’Elie Pariser sur les bulles de filtres de Facebook, il constate que l’entre-soi généré par les algorithmes de relation et de publication d’informations ne résiste pas aux débats actuels sur l’abstention. De là, il conclut rapidement que les échanges semblent s’inscrire dans une nouvelle logique politique.

“Je le constate avec étonnement : jamais mon fil n’a été aussi intéressant. Ensuite, j’ai l’impression d’assister à la manifestation que, pour toute un partie de la population, la décision du vote est devenue une question formidablement individuelle. Comme s’il y avait une sorte de corrélation étrange entre la désintermédiation produite par le numérique (et qui renvoie l’individu à lui-même), le refus de Jean-Luc Mélenchon de donner toute indication sur le vote, et la proposition politique d’Emmanuel Macron – dont on ne sait pas bien où il est – et qui invite à des prises de position au cas par cas et dont on peut supposer que s’il est élu, elles susciteront des adhésions et des résistances ad hoc, qui se composeront et décomposeront au gré des sujets abordés.

Bref, ma bulle a éclaté, et j’ai le sentiment que ce n’est pas une anecdote, mais que ça pourrait devenir un état permanent, dont les réseaux sociaux pourraient se faire à la fois le reflet et l’agent. Je pense donc qu’il y a un lien profond entre ce qui se passe sur ma page Facebook et un état politique plus général. Et comme je ne suis sans doute pas le seul à le constater je me pose une question : est-ce que c’est bien que les bulles éclatent ?”

Alors que les deux derniers candidats des élections présidentielles prennent des bains – moussants – de foule, cette question était trop fascinante pour ne pas tenter d’y répondre.

Que les bulles éclatent, il faut s’y attendre. Que les bulles fassent éclater une société, c’est une autre histoire. En effet de quelles bulles parle-t-on ?

Le corps, la première interface qu’il nous est donné de maîtriser, est-il une bulle en puissance ? Certaines pathologies et certaines pratiques spirituelles le confirment. Ces bulles imposées ou recherchées ne nous intéressent pas directement ici. Pensons plutôt aux comportements plus normés de recherche d’isolement et de tranquillité avec l’expression “rester dans sa bulle”. Entre la rêverie du flâneur et la solitude de l’homme des foules (cher à Baudelaire déjà), la bulle est ici un espace vital, à la fois état d’esprit et environnement proche. Elle suggère une paroi temporaire qui préfigure une autonomie de l’individu sans la sceller. On pourrait dire que la bulle, c’est l’expression du moment où la conscience de soi est distingué du cours de la vie. Cela nous mène droit à la question de l’individualisme. Comment bâtir son individualité quand la bulle “conscience de soi” explose par nécessité au contact de la réalité du monde et d’autrui ?

La bulle individuelle est donc plus solide. Nous sommes dans le registre de la coquille. Fragile, elle est le lieu où la pensée politique se développe laborieusement. Elle explose quand elle est soumise à de trop fortes pressions ou aux lois de son environnement – l’amour, le divorce, la loi du marché de l’immobilier, ou du marché tout court ! On retient que plus la bulle est solide plus les dégâts sont importants pour celui qui vit à l’intérieur quand elle cède.

La question du marché immobilier nous fait visiter une autre échelle de la bulle : la bulle financière et ses dérivés : bulle immobilière, bulle internet, etc. La métaphore insiste dans ce cas sur le grossissement d’un effet amené fatalement à disparaître. Ce qui nous fascine là, c’est l’effet de masse. L’illusoire autonomie des petites bulles individuelles se répercute avec la même efficacité dans les immenses bulles de nos mécanismes économiques et de nos organisations politiques.  Ce qui frappe ici est que la bulle n’explose pas selon les lois de son environnement, mais implose. Ces différentes formes de bulles n’impliquent pas une forme de communication complexe. Les petites bulles communiquent superficiellement entre elles, par contact, et ne perçoivent pas l’échelle de la spéculation de la grande bulle. La bulle financière se nourrit de l’ensemble des petites bulles qui la composent. Quand elle implose, toutes les petites bulles explosent. La bulle “médiatique”, que ne mentionne pas Xavier de La Porte mais qui a été un sujet repris dans les médias à l’occasion des primaires et de la campagne présidentielle, est différente, et certainement complémentaire: elle est fabriquée pour attirer les petites bulles individuelles à elle. Plus les petites bulles s’attacheront à la grande bulle, plus celle-ci sera crédible au regard de ce qui n’est pas dans une bulle. Quand la bulle médiatique explose, les petites bulles sont déroutées.

La bulle médiatique s’inscrit dans une logique d’audience, doublée d’une construction imaginaire et rhétorique disproportionnée. Et c’est désormais cette logique qui a été intégrée par la classe politique face à un électorat soumis aux changements permanents, aux flux et bulles de la modernité liquide. Le texte de Xavier de La Porte expose, me semble-t-il, une perplexité face à cette nouvelle logique :  ce que la société liquide charrie, ce sont les vestiges des comportements économiques et politiques régis par des processus d’adhésion et d’incorporation, et l’affleurement permanent des comportements d’audience, définis par la prévalence de l’opportunisme, de la connexion, de la compatibilité provisoire et de la mobilisation ponctuelle.

Il faudrait se demander aujourd’hui, si notre capacité à échanger des idées n’a pas été fortement influencée par notre condition, voire notre statut d’audience (de part d’audience, de bulle d’audience ?). Nous ne parlons plus comme représentants d’un territoire ou d’une idéologie, mais nous parlons souvent politique comme si nous étions des catégories abstraites (celles des mesures d’audience par exemple) qui caractérisent plus qu’elles identifient. Une audience n’a pas de position politique, elle est un nombre (téléspectateurs, likes, fans, votes) et doit répondre aux impératifs de sa catégorie, c’est peut-être pour cela que sa communication politique étonne : “[…] le fait même qu’on puisse discuter avec une large audience crée des tensions mais oblige à la réflexivité. Je le constate avec étonnement : jamais mon fil n’a été aussi intéressant“, confie Xavier de La Porte en constatant les débats de son audience sur le deuxième tour des élections présidentielles.

S’il convient de noter qu’à 3000 fans, la page Facebook d’un journaliste a des chances de ressembler à un échantillon de n’importe quelle audience de média traditionnel, soit une petite bulle de production médiatique avec tous les réflexes et attitudes qui vont avec, arrêtons-nous sur la surprise : les débats sont intéressants.  Ils ne sont pas convaincants, ils sont intéressants. L’engagement politique de l’audience généralisée, incarnée par la production médiatique de chaque individu, donne donc une nouvelle forme, insaisissable, à l’intérêt général. Il est probable que cette nouvelle forme soit “la tendance”, ou pour les plus plus moralistes, “le penchant”. Dans un monde liquide, c’est la pente qui résout le commun et les conflits, pas le débat. A noter qu’il ne s’agit pas ici de qualifier les sondages qui ne sont qu’un élément parmi d’autres au coeur des bulles médiatiques.

On peut le voir, les problématiques de la bulle contemporaine se répandent plus loin que prévu. Reprenons la question initiale : est-ce bien que la bulle éclate ?

Dans un monde où il est plutôt attendu que la vérité éclate, il est bienvenu que la bulle, quelle que soit sa forme, éclate. Son entre-soi n’arrange les affaires de personne. Dans un monde où les fake-news rivalisent avec les brèves de comptoir, c’est plus délicat. On peut souhaiter que des formes de bulles vertueuses, où l’accès à l’information ferait partie des apprentissages, apparaissent ici et là, nourries par des sources multiples et intemporelles. Le podcast (jingle promo et recommandation pour le service de podcast de France Culture et autres plateformes similaires publiques et privées) est un des outils le plus efficace pour achever la délinéarisation des médias. C’est un premier paradoxe à souligner de constater qu’un instrument de la libéralisation des contenus et de leur diffusion au plus grand nombre soit aussi celui la possibilité de leur isolement.

Il est aujourd’hui possible de percevoir l’idée de bulle comme un élément de représentation des classes sociales et de leur expression politique. C’est là je pense qu’il faut poursuivre l’étonnement de Xavier de La Porte : ce qui est étonnant aujourd’hui, ce ne sont pas les bulles, qui existent depuis toujours, ni celles qui éclatent entre deux tours d’une élection, mais le fait qu’il existe des régimes de discours politiques adaptés aux modes de vie inspirés par la représentation de la bulle (l’entre-soi, le moralisme, l’individualisme, le communautarisme, le nationalisme, la singularité etc.).

Les nouvelles classes sociales se départageant non plus uniquement par des clivages définis spatialement (un parti, un espace dans un hémicycle, une administration, un territoire) mais par des modes de relations faits de contacts, de cristallisations éphémères et une localisation. Ainsi, dans la société liquide, j’imagine que faire éclater sa bulle peut signifier à la fois le déclenchement d’un conflit comme le déclenchement d’une collaboration. Ce qui distingue socialement, c’est sa capacité à circuler, à suivre les tendances ou les faire, et finalement privilégier la mobilité à la position, voire l’éclatement à la bulle…

Pour présenter la nouvelle cartographie de ce nouveau monde fluide, Zygmunt Baumun disait : “La tendance à substituer la notion de « réseau » à celle de « structure » dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement ce nouvel air du temps. Contrairement aux «structures » de naguère, dont la raison d’être était d’attacher par des noeuds difficiles à dénouer, les réseaux servent autant à déconnecter qu’à connecter…

La question que je pose à mon tour est donc la suivante : le réseau peut-il être le lieu d’une réinvention de l’engagement politique ? Vous y penserez ce dimanche en votant comme moi pour une société ouverte améliorable… ou en coinçant la bulle.

Paris, 1er mai 2017

A écouter également: “Société Liquide” : retour sur la pensée de Zygmunt Bauman / La Grande Table

LE TUNNEL ET LES INSULAIRES

Article écrit le 3 août 2016 et modifié le 15 mai 2017.

Le Brexit annonce une recomposition politique à l’échelle européenne, voire mondiale. Suite aux atermoiements qui ont suivi ce référendum en Grande-Bretagne, il est décisif de retrouver les moyens de se positionner dans la mouvante – voire liquide – cartographie politique actuelle. Réflexion et opinion. 

“Tout a une fin, sauf la saucisse qui en a deux“, disait récemment un ami suédois, europhile et amateur de barbecue, en quittant la multinationale qui l’employait depuis une décennie.
Les Britanniques viennent d’inventer une version europhobe de cette observation philosophique en votant “Non” au référendum – proposé par le gouvernement conservateur dirigé par David Cameron – sur la présence du Royaume-Uni dans l’Union Européenne. Tout a une fin, sauf l’Eurotunnel qui en a deux.
Coincés dans le tunnel géopolitique qui les relie au continent, ne sachant plus comment en sortir, la Grande-Bretagne traverse une des plus graves crises politiques de l’après-guerre. Le propos sera ici de souligner que cette crise est la première manifestation flagrante, parce qu’elle touche la cinquième puissance mondiale, d’une reconfiguration à grande échelle, européenne certainement et plus loin à plus ou moins long terme, de notre paysage politique.

Le temps d’un nouvel espace politique est advenu qui trouve sa place dans l’écart, le “jeu” disent les bricoleurs, entre la tentation du cloisonnement régressif et l’étourdissement du survol.
Virtualité et réalité des représentations politiques
Le paysage politique traditionnel européen n’est ni un long fleuve tranquille, ni une jolie campagne fleurie, mais un champ de bataille permanent. C’est la première illusion que vient briser froidement le “Non” britannique. Organisé par delà l’agenda consultatif traditionnel – Westminster et son parlement – le référendum était initialement présenté par l’éxecutif comme une solution tactique en réponse à un problème de leadership politique intérieur. Le “Non” inattendu sorti brutalement des urnes, qui n’est assumé ni par la classe politique ayant défendu la tenue du référendum ni celle ayant fait campagne en faveur du Brexit, rappelle que le paysage politique n’est justement pas qu’une campagne fleurie de noms d’oiseaux mais qu’elle est aussi le lieu de l’histoire, des batailles pour l’avènement d’une réalité.

En disant “Non”, les Britanniques ont répondu avec une dose de provocation digne de la série “Game of Thrones” (voir l’article de Mathieu Potte-Bonneville) : vous aimez bien un personnage, et bien il disparaît brutalement. Traduisez : vous aimez bien l’Europe, et bien elle disparaît aussi.

Cela a le mérite, dans un moment que certains nomment déjà post-démocratique, de rappeler les fondamentaux de toute ambition politique: le combat, la prise de position et la difficulté du compromis.

Ce vote confirme aussi que la balance des alternances progressistes et des conservateurs a basculé elle-même dans son ensemble. “(…) Révolutionnaires et conservateurs donnent aujourd’hui l’impression de jouer à fronts renversés”, constatait Jürgen Habermas dès 1998*. Près de vingt ans plus tard, la boussole des électeurs européens semble presque totalement détraquée.

Cette situation progressivement admise, ou tolérée, exige désormais de marquer de nouvelles positions pour une plus grande visibilité politique (retrouver un horizon) et gagner en efficacité à court et moyen termes. Elle exige de s’adapter à un nouveau paradigme politique: la gestion du rapport entre un espace fondé sur la puissance du virtuel (imaginaire ou prospectif) et de la communication, avec l’espace où a lieu la circulation des biens et des corps.
No Man’s England
La perplexité, le désarroi voire l’effroi exprimés après les résultats du “Brexit” donne une idée du No Man’s Land dans lequel les Britanniques sont entrés. No Man’s Land plutôt que fracture (terme inventé par d’autres “spin docteurs” français, pour servir d’emplâtre à l’analyse de l’injustice sociale en France vingt ans plus tôt lors de la campagne de Jacques Chirac) car une fracture suppose un corps solide, et la possibilité de résorber ce qui est brisé. Dans la France actuelle, comme ailleurs en Europe et en Grande-Bretagne, ce qui était idéalisé comme un corps social a laissé la place à une entité polymorphe et fragmentée. La fracture n’est plus seulement un moment de crise, c’est devenu un mode de perception courant du corps social, localement nourri au Royaume-“Uni” par le renouveau du communautarisme et en France par le folklore de l’identité nationale.
Un constat argumenté a été fait sur la qualité liquide de nos sociétés par le sociologue Zygmunt Bauman. Nous reprendrons plus loin certains extraits d’un entretien instructif donné au sujet de la “modernité liquide”.
La question est : Comment prendre position dans un espace mental et idéologique fragmenté et un espace réel non plus vécu mais traversé ?  Les marqueurs de la situation ne sont plus des ressources accumulables, mais des flux, dont les plus révélateurs sont les flux migratoires et économiques.

Poser la question était une gageure avant que le pavé du Brexit n’éclabousse la mare européenne.  [La réponse d’Emmanuel Macron, j’y reviendrai dans un prochain article, est devenue audible à partir du référendum britannique et américain.]
La Grande-Bretagne, et par extension l’Europe, ne sont pas prêts à voir le bout du tunnel, et pour la simple et bonne raison que nous ne savons pas où nous sommes dans le tunnel.
La construction européenne s’est présentée pendant longtemps comme l’outil pour appréhender la globalisation avant de devenir le cadre même de celle-ci, et d’incarner une chimère qui inspire plus la défiance que le respect. Une harmonisation des modes de vie et des échanges s’est développée tout en préservant, selon des modes opératoires nationaux, les inégalités sociales. Dans le même temps, l’espace politique espéré n’a pas eu lieu.
Porté par les progressistes comme par les conservateurs cet espoir déçu laisse un vide comblé par ceux qui tiennent une position, et qui la valorisent en tant que telle.

En Grande-Bretagne, l’espoir était celui que le Labour avait nommé “la Troisième Voie” pendant une décennie. Cette alternative a fait son temps et personne aujourd’hui n’a pris le relais d’un tel mouvement [Ceci avant l’élection d’Emmanuel Macron, note du 8 mai 2017]. Quand il était encore possible d’envisager une société épanouie au-delà du cadre de l’Etat-Nation il y a quinze ans (Voir Jurgen Habermas*), l’Etat-Nation est redevenu, par défaut, la seule référence crédible pour une partie de la population européenne, ou pour reprendre l’image de Bauman, la seule bouée dans la mer politique, voire le seul récipient de l’opinion politique d’une société en cours de liquidation.
Les sujets et les affranchis du territoire
Une partie de la population ? Mais quelle partie ? Il faut rebattre les cartes du territoire politique : Le Brexit a été voté par la population qui est attachée au territoire. Pour elle, le rapport avec le territoire est vital et parfois une contrainte insurmontable.

Les études sur la répartition des votes lors des récentes élections françaises et britanniques éclairent ce constat. Les cartes renseignent sur un phénomène: la radicalisation des zones périphériques aux centres politiques et économiques. Non plus strictement les zones périphériques traditionnelles (villes contre campagne) mais toutes les zones où l’absence de relais entre le pouvoir politique et économique est ressenti comme une défaillance voire une trahison du pacte social. Le dénominateur commun de cette réaction: l’intensité du rapport au territoire.
Prenons quelques exemples parmi les plus évidents: La situation d’un exploitant agricole anglais ou européen est actuellement intenable. Objet de négociations au niveau européen, pris entre le marteau des grands exploitants et l’enclume des prix (de la terre, de sa production et de la distribution), il lutte pour sa survie en défendant son territoire, à la fois propriété personnelle, espace de vie et espace économique. Le territoire vécu comme espace vital, traditionnellement valorisé par la société, est marginalisé par les mécanismes économiques.
Le vote de rejet est alors défensif et rappelle l’attachement aux anciennes valeurs du territoire. Cela se traduit aussi par des comparaisons archaïques utilisées récemment par la presse pour expliquer le vote Brexit ( voir par exemple la “révolte paysanne” du Washington Post: https://www.washingtonpost.com/news/worldviews/wp/2016/06/25/the-brexit-a-modern-day-peasants-revolt/ )
Autre contexte, autre rapport au territoire: la zone urbaine ou péri-urbaine déconnectée ou dissociée du centre économique et politique. Privé de relation avec le centre, l’habitant de ces zones lutte pour sa mobilité. Il est difficile de “s’en sortir” car il est difficile de sortir tout court.
Les services publics, les centres médicaux et les entreprises ne s’installent que difficilement. Le mouvement ne fait que rejeter les plus faibles économiquement vers les espaces moins connectés et dynamiques.
L’inertie de ces zones, qui trouve sa caricature notamment dans le terme galvaudé de “cité”, lieu d’errances sociales et de fantasmes de la société française, ou dans les quartiers communautaires des grandes villes anglaises, affligent ses habitants d’un ressentiment à l’égard des centres de décisions. La défiance, et aujourd’hui le mépris s’expriment par des retours aux réflexes identitaires, par le développement du  communautarisme ou d’un nihilisme de second main.
Peu importe l’intégration au corps social, le territoire est ici subi. Il isole du territoire commun et du socle imaginaire que se partagent idéalement les membres de l’Etat-Nation. C’est un attachement douloureux, car il est difficile à traduire dans les nouveaux termes de notre modernité territoriale fondée sur l’accélération et l’écrasement de l’espace. La condition économique ne suffit plus à expliquer les revendications politiques de ceux qui subissent le territoire. Bien entendu, le chômage freine l’insertion dans le moteur économique mais la revendication d’une rupture, d’un ralentissement, apparaît dans des configurations plus complexes, où les revenus sont plus élevés.
Il ne s’agit pas ici de faire une typologie au rabais des contestations du modèle économique et social qui fonde la puissance de nos sociétés mais d’éclairer de nouveaux mouvements dans un espace politique en pleine reconfiguration.
A ceux qui subissent l’inertie de leur territoire, il faut ainsi opposer ceux qui s’en affranchissent. 
Les observateurs notent que le refus de l’Europe est avant tout une défiance vis-à-vis des élites: les “élites technocratiques” de l’administration européenne et les élites financières de tous bords et de tous pays. Ce qu’il faut préciser aujourd’hui, après le Brexit, c’est que cette réaction produit une lecture visiblement erronée de la situation. Les élites d’aujourd’hui traversent les territoires à leur guise. La dérégulation financière et économique, qui a débuté dans les années 80, a vu une ou deux générations passer avant d’être assimilée dans ces termes : le territoire national n’estvplus l’échelle politique de référence. Il suffisait de composer avec les structures organisant la circulation (de l’argent, des marchandises, et des êtres vivants) pour déplacer les contraintes inhérentes aux frontières héritées du dix-neuvième siècle.
Les élites avaient un train d’avance au 19e siècle, un avion au 20e, et au 21e siècle, elles ont désormais une dimension d’avance. Elles jouent les éclaireurs d’une nouvelle ère qui commence au milieu d’un tunnel. Leur opportunisme fascinent les classes moyennes et inaugure de nouvelles distinctions sociales entre plusieurs nuances d’insularités. Les Britanniques n’ont malheureusement pas le monopole du Brexit. Le cloisonnement entre les populations qui favorisent la mobilité à l’intérêt commun et celles qui sont volontairement ou non ancrées dans un espace et un temps circonscrits ne fait que s’accélérer.
Ce constat semble lentement pénétrer les consciences politiques. Les tenants du clivage gauche-droite, comme ceux du clivage progressisme-conservatisme, sont dépassés politiquement et électoralement. Le Brexit lors de la première écriture de cet article, puis les élections de Donald Trump et d’Emmanuel Macron témoigne des nouveaux rapports de forces. Il convient de se référer comme nous le conseillait ce lundi 15 mai 2017 l’éditorialiste Brice Couturier sur France Culture, au livre de David Goodhart : “Road to somewhere”.  On y retrouve la distinction évoquée ici en des termes à peine différents entre les gens de partout et les gens de quelque part.
Nulle île n’est une île
Le Brexit, s’il peut apparaître comme une aberration au regard des efforts récents de la Grande-Bretagne, est surtout le symptôme d’un paradoxe insulaire. Carlo Ginzburg rappelle ainsi que “Nulle île n’est une île”.  On retiendra ainsi que l’Angleterre “devînt une île” en vantant et en structurant les qualités primitives qui échappaient à l’Europe continentale classique**. En sortant de l’Union Européenne, l’Angleterre rejoint paradoxalement le clan dépareillé des nations interdépendantes, isolées et fragmentées.
Reliée par le tunnel sous la Manche, coupée d’une Europe continentale qui va connaître les mêmes tourments identitaires et politiques dans les mois et années à venir l’Angleterre devient le promontoire des interrogations continentales.  Cependant, si “Nulle île n’est une île” les insulaires malgré eux, en Grande-Bretagne ou sur le continent, devront creuser des tunnels ou bâtir des ponts pour retrouver le chemin des utopies européennes.
L’insulaire du vingt-et-unième siècle est un Robinson volontaire, qui n’a plus le luxe de l’espace et qui voit son choix se réduire entre bâtir les murs de la cloison pour les plus riches, les radeaux pour les plus désespérés, ou retrouver les lieux communs du politique. Son espace n’est plus un territoire isolé, son univers ne connaît plus le vide, cependant il a encore toute latitude pour constituer un lieu de vie et valoriser non plus seulement l’échange économique mais la responsabilité de chacun. Zygmunt Bauman² fustige d’ailleurs cette position du citoyen qui choisit et qui devient Homo eligens sans le vouloir et sans pouvoir en assumer les conséquences.
Les îlots illusoires de l’individualisme moderne, envisagés comme de nouveaux espaces de pratiques politiques et économiques à “reconnecter”, ou simplement ancré dans un territoire au sens classique, pourraient ainsi renouveler le modèle de développement de nos sociétés.  Entre l’agora**** des Grecs décrite par Jean-Pierre Vernant et nos “FabLab”*****, entre les politiciens de métier et les makers, les citoyens ont encore la possibilité de faire naître des hybridations politiques moins monstrueuses que la bunkérisation généralisée.
Éviter les écueils des lieux communs politiciens pour mieux organiser le temps commun et nouer des solidarités élémentaires, parmi et au-delà des récits nationaux, c’est tout le mal que l’on peut souhaiter à nos sociétés civiles. A l’échelle européenne aujourd’hui, et mondiale dès que possible, c’est cet effort qui nous permettra non de trouver de nouveaux territoires ni de dessiner de nouvelles cartes mais de prendre la mesure de nos nouvelles dimensions politiques.
Claouey, 3 août 2016
Julien Carrasco

* Jürgen Habermas, “Après l’Etat-Nation”, 1998, éd. Fayard
** Carlo Ginzburg, “Nulle île n’est une île”, 2005, éd. Verdier
*** ibid
**** Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, 1962, PUF

Images : Exposition Constellation.s au CAPC, Bordeaux, 2016.

At first SIGHT / “Sight”, à première vue

At first sight, human beings don’t always recognize what is real from what is fake. It is therefore even more difficult for us all to decide whether this is right or wrong. Innovation, as scientifical or technological innovation, should help us deal site these questions. Despite a global enthusiasm on the planet for connection, mobile phones and games we are still confused over what we have achieved so far with innovation.
Bad marketing -this can happen- has turned it into some kind of an never ending April’s fools prank which becomes serious whenever someone turns the industrial process on.

As we sail away from what was understood as “Nature” on the new connected “Nef des Fous” anchored by Big datas, we need to investigate the fascinating world of human interfaces we are now living in. This blog would like to underline this effort.  Let’s start with a great fiction: “Sight”. For fiction is the best way to infiltrate the layers of our new reality.

“Sight”, a film by Robot Genius ( Daniel Lazo and Eran May-raz), shows how Augmented Reality is a dimension away from a another kind of illusion. A deceptive reality that would turn the World into a sad prank. We can still laugh about it. On April 1st, 2016, we still have the chance to believe we can augment the world in very different ways, data being of them only.

 

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[Sight / FR]

A première vue, les êtres humains ne distinguent pas immédiatement le faux du vrai. Leur embarras prend une autre dimension quand il s’agit de déchiffrer le bien et le mal. L’innovation, sous son aspect scientifique et technologique, et son cortège de farces grandiloquentes ont donné un tour grotesques à notre rapport au monde. Ainsi, faudrait-il se laisser porter sur une nouvelle “Nef des fous”, ancrée par la Big Data, pour explorer les rivages insondables d’un nouveau devenu synonyme de numérique.
Ce blog, a priori, aura tendance à croire que le réel est un dosage assez subtil d’espace-temps, que le numérique peut certainement améliorer à condition de ne pas rester “immergé” en permanence dans une réalité trop augmentée.