Les mains négatives, au-delà du tangible

“On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique. Le contour de ces mains – posées grandes ouvertes sur la pierre – était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge. Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.”
Marguerite Duras. Les Mains négatives, dans Le Navire Night, Le Mercure de France, 1979

Une huile brûlante ronge l’oxygène. La lumière vacillante de la torche,  augmentée d’un souffle, pulvérise une trace. Dans les béances de la terre, on se retranche parfois du monde. Il n’est pas encore question de spéléologie ni de géologie, on ne construit pas encore les miroirs perçants de la science. On cherche l’écart et le sable qui les rendra possible. On traque la conscience comme une proie dans la forêt. La conscience, fragile et intangible, écho qui répond au réel. On capte la flamme des formes animales, humaines ou géométriques qui peuplent déjà le regard. 

Ici la main, étincelle de chair, rayonne de sa puissance. Elle ravive, ramification du nerf optique, un feu d’ombres et une intention.
Sous elle et sur elle que l’on nomme encore instrument des instruments, une forme se détache à peine du monde. Un geste se distingue des autres gestes.

La main positive marque et masque

La main positive se dépose pour confirmer le lieu de rencontre entre les corps, entre la matière en mouvement et la matière en attente. La main positive est une icône. Elle agrège ce qui est de l’ordre du passager et du fixe.
Elle marque un au-delà, déjà sacré, entre réminiscence et impact physique.
Elle masque une partie du monde et s’impose comme le signe d’une puissance isolée. Reine du tangible qui palpe pour saisir son royaume.
La main positive mime le corps vivant de la terre pour recouvrir ses formes. Elle caresse le monde dans le sens du poil.
Autour, tout vibre, tout se hérisse de vibrations.
Dehors, le tumulte de la vie enveloppe les corps et le regard.

La main fait parfois écran : elle protège du soleil à contre-jour ; elle tisse le regard avec les doigts en suivant les lignes mouvantes des rivières, les fuites des corps, les muscles familiers du visage.
La main plongée dans la permanence du monde au-dehors sera aussi l’instrument de l’émergence du regard au-dedans.

L’oeil et la main mis en abîme

Dans la grotte, ici au Pech-Merle ou ailleurs, c’est la main négative qui guide. Elle y porte la lumière et galbe la roche. Dans les méandres du karst, elle ouvre un horizon vertical qui sied à ses articulations. Une dimension qui est à la fois complémentaire et à rebours de l’espace du dehors. Coupé de l’alerte constante des sens, on y tolère le vertige de l’engourdissement, de la fièvre et du rêve. La main y acquiert une nouvelle prérogative, elle se place aux avant-gardes d’un monde en négatif : entre les projections mentales et la surface de la cavité.
Le regard et la main s’ouvrent ensemble et jouent avec les gouffres.
L’oeil et la main mis en abîme.
Pétales d’un espace à la durée incertaine.

Dehors, la trace et l’empreinte composent ce qui deviendra vite le grand champs du visible.
Dedans, l’empreinte fait rebondir une partie du regard vers lui-même comme une partie de la lumière est renvoyée par une surface réfléchissante.

Dehors, l’espace centrifuge : un alignement technique associe l’œil, la main et une destination dans l’espace dans un même geste générique : le toucher, la préhension, la projection…

Les mains négatives proposent le même alignement dans un mouvement inverse d’intériorité, physique et mental : le retrait, le relâchement, la feinte…

Dans le volume spectaculaire de la grotte, ce geste intérieur vibre avec la même intensité que les lueurs de la flamme qui éclaire la main. 

Ce geste existe à l’air libre sans doute mais c’est quand l’organe visuel est approximatif qu’il prend toute sa mesure mentale.

La main négative n’est pas seulement l’instrument d’une puissance dans l’espace comme la main positive. Elle symbolise le passage à l’acte intérieur. Au-delà du tangible et de la matière elle confirme la proposition nue de la présence.

La main négative contre-forme productive du geste

Auréolée de couleurs, trempée dans l’énergie noire ou bleu de la nuit, parfois de rouge, comme le pointe Marguerite Duras, la main négative devient vecteur d’un espace inédit dissocié de sa continuité matérielle. Elle anime le ressort de la conscience et grave, sans avoir l’air d’y toucher, l’espace nécessaire à la représentation.

À partir de la main négative, la présence humaine se superpose au monde. L’humain peut représenter et se représenter.

L’espace dégagé de la paroi par le retrait de la main vaut par sa marque et par son geste. Contre-forme du geste, la main négative brille par son geste positif vers le monde et ses limites : la paroi qu’elle touche et quitte. Elle brille d’autant plus par son retrait et l’espace qu’elle ouvre. Au-delà du tangible, il y a la cosa mentale que chaque peintre appréhende frontalement depuis toujours en tant que trace, signe et imaginaire. Que regarde-t-on quand on regarde un signe sur une paroi, une toile ou un écran ? Un lieu supplémentaire, une réalité augmentée non pas de données mais d’un écart mental.

Dans cet écart, difficile à cerner, les humains puisent leur représentation. En donnant à voir le signe multiple de leurs mains, elles et ils se sont extraits du flux de la réalité. Ils ont désigné par là-même l’indice d’une extraction fondamentale. Le chemin vers cette dimension fondatrice et superficielle est ainsi tout tracé.

Aligner l’oeil, l’esprit et l’espace le temps d’un geste

L’empreinte positive est un marqueur de présence, elle jouxte et prolonge le plan de la trace, dessin archaïque ou configuration complexe de signes.
L’empreinte négative est un marqueur d’absence. 
Les deux faces de la main réunies en une chorégraphie d’ombre.

L’aller-retour rythmé, ritualisé, entre les actions positives (attraper, caresser, dessiner, jeter…) et les actions négatives (laisser, relâcher, partir, s’écarter…) détermine une position et un espace qui déborde au-delà de la matière. Les traces, lignes et couleurs, prolongent ou amputent cet espace et ce corps.

« Le peintre apporte son corps », écrit Merleau-Ponty, reprenant le mot de Paul Valéry ; et il ajoute, commentant les figures de mains de Gargas : « C’est en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture. »*

Maurice Merleau-Ponty, dans ce même ouvrage, propose à sa façon d’aligner l’œil, l’esprit et l’espace. C’est en projetant un mouvement possible que se génèrent notre action, notre mouvement et notre représentation de l’espace.
Les mains négatives sont des mains de peintres, non pas seulement parce qu’ils ou elles maîtrisaient l’art de produire et d’utiliser des pigments, mais parce qu’elles transportent avec elles le corps de l’humanité.

Le peintre tâtonne, presque aveugle, dans un espace mental. C’est à partir de ce qu’il en retient, ce qu’il garde pour lui et pour la surface devant lui, que son monde se distingue.
La main du peintre ajoute une dimension au monde humain.
Son aura irradiante exige l’alignement du regard, de la main et de l’éclat de la pierre.



Julien Carrasco, 1er décembre 2020
Photo copiée sur le site pechmerle.com


* in L’oeil et l’esprit, cité par Claudine Cohen.
* Claudine Cohen
. Symbolique de la main dans l’art pariétal paléolithique.

[ Ce texte initie une Histoire des gestes, projet informel dédié aux questions de représentations du monde et des corps. ]

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